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ARTICLES ECRITS PAR DES FRANCO-TURCS
REVUE DE PRESSE FRANCO-TURQUE
LES NIOUZES FRANCO-TURQUES
ARTICLES ECRITS PAR DES FRANCO-TURCS
"Femme, Turque, et
professeur de français"
de Sebahat EROL (1994 / Grenoble)
"Entre mères et
filles turques: écart d'identité?"
de Sebahat EROL (1994 / Grenoble)
"La
Lettrivore"
de Keziban YIGIT (Bordeaux)
"Gülseren: une
alchimiste à la voix de velours"
de Bleu,Blanc,Turc
"Les Turcs
d'Europe"
de Mehmet-Ali AKINCI (Rouen)
"Le métro à
Istanbul: une fierté nationale!"
de Suat ESEN (24.09.00 /
Istanbul-Galatasaray)
"Le Ramadan: Hungry, Humilité, Humanisme"
de F.UNLU/ V.BOUJON/ A.BASAR
(1999 / Mâcon)
"Souvenirs
de Turquie"
Christine LEGRAND (11.2000 / Lyon)
REVUE DE PRESSE FRANCO-TURQUE
Français à la turque
Un étude perçante sur l'image de la France chez d'anciens
immigrés turcs revenus au pays et qui n'avaient jamais visé l'intégration. Par JEAN-BAPTISTE MARONGIU, le 4/12/97. Paru dans
Libération.
Le devenir des femmes turques dans une histoire
d'immigration
En mai 1995, Laurence Arven dans Témoignage
Chrétien, brossant "le portrait dune intégration ", signalait
l'exception turque : "Sans qu'on puisse savoir si le phénomene est seulement
lié au caractere récent de leur arrivée en France, les immigrés Turcs manifestent un
repli communautaire
87% des femmes nées en Turquie ne parlent pas le français et
sont complétement coupées de la société française"
Divorcées
turques: le déni de justice
«Les magistrats privent la mère de
tous droits, y compris des droits légaux de visite et d'hébergement.»
Les Turcs d'Allemagne: de la soumission à la
conquête!
Pour les enfants de l'immigration turque,
c'en est fini de la patience, de l'humilité et de la soumission qui furent le lot de
leurs parents. Ils interviennent désormais de manière active dans tous les domaines de
la société allemande, se moquent des préjugés et font leur chemin avec un charme
conquérant.
La démarche turque
Orhan Pamuk est né en 1952 à Istanbul, là où le Bosphore
sépare le monde en deux, entre Europe et Asie, mémoire et imagination, Coca-Cola et
kokoretz. Rencontre avec un écrivain que le paradoxe stimule. Par JEAN-BAPTISTE HARANG, le 14/1/99. Paru dans Libération.
Turc
par Yvan Amar et Evelyne
Lattanzio
"Turqueries" à La Villette. De quoi s'agit-il ?
Musique, culture, exotisme
ARTICLES FRANCO-TURCS
Le métro à
Istanbul: une fierté nationale!
de Suat ESEN (24.09.00 /
Istanbul-Galatasaray)
[Retour haut de page]
En ce jour de Dimanche, saint pour les chrétiens d'Istanbul qui ont comme a l'accoutumée envahi les églises, moi je suis allé me prononcer sur le Quinquennat au Consulat de France. Puis, profitant de ma présence à Taksim, j'ai décidé d'essayer le métro flambant neuf d'Istanbul 8 jours après la cérémonie officielle d'inauguration. Le métro, fabriqué et fourni par une société française Alstom, comporte une ligne unique de 18 km de long et désert Taksim, Osmanbey, Sisli, Gayrettepe et Levent. Il a coûté la "modique" somme de 600 MUSD à la municipalité fièrement représentée sur toutes les affiches encombrantes par le sourire moustachu d'un A.M.Gürtuna très pub!
Le logo: un "M" au corps long et fléché, et aux couleurs de la France est un clin d'oeil dont on aurait pu se passer selon moi. Mais, ce n'est pas le plus important... L'intérieur est propre, entretenu, moderne et bien organisé, même si certaines finitions réalisées à "l'oriental" laissent à désirer... mais peu importe car le Turc ne fait guère attention à ces détails échappés naturellement à la rigueur de certains constructeurs, comme d'habitude! D'ailleurs, il faut être étranger ou venir de l'étranger pour s'attarder sur de telles remarques oiseuses qui ne peuvent étioler ou obérer la grandeur du travail réalisé! Il ne faut en avoir cure. Les murs sont joliment décorés de tableaux (papiers, carreaux, céramiques,...) illustrant la ville, son histoire (1453 plus spécifiquement) ou certaines cultures anatoliennes. Même si la fréquentation est importante, n'en déplaise à la noria de dolmus et taxis, on est encore loin de la traditionnelle ruche bourdonnante ou du capharnaüm public. Les gens sont fiers, heureux, enthousiastes, certains excités, d'autres se sentent encore plus européens car l'ancre de l'européanisation a été jetée encore plus profondément avec ce métro. Chacun pavoise a sa convenance. Tous depuis l'ouverture essayent le métro, les enfants sont décidément très excités et agréablement médusés, les couples arborent un sourire de fierté patriotique, d'autres semblent penser que c'est le seul et premier métro de la planète; aussitôt entrés, certains "maganda" et autres joyeux qui ne se sont pas donnés la peine de lire les panneaux "Cikis" et "Trene gidis" se retrouvent à l'une des autres portes d' entrée/sortie ( le ridicule ne tue pas!) mais ils s'amusent, les jeunes flirtent avec une sensation intense de bien être, d'autres plus naturels semblent déjà accoutumés, l'euphorie et l'allégresse sont ambiantes et le charme de la technologie a largement opéré... Et "Istanbul est enfin devenu une métropole" comme s'écrie A.M.Gürtuna avec entrain.
Suat ESEN
Souvenirs de
Turquie
de Christine LEGRAND (11.00 / Lyon)
[Retour haut de page]
Juillet 2000, Lyon Satolas - Istanbul Yesilköy: deux
heures d'attente, d'appréhension avant d'arriver dans mon premier vrai pays étranger;
deux heures de trajet pour gagner un pays dépaysant.
Il y a donc près de 6 mois que je décrouvrais la Turquie. Mon séjour d'une quinzaine de
jours n'avait rien à envier aux voyages organisés par le Club Med. C'est en compagnie
d'une très bonne amie, turque de naissance, que j'allais parcourir Istanbul.
Que retenir de ce voyage encore très frais dans ma
mémoire?
Tout d'abord des noms: le Bosphore, la Corne d'Or, la Mosquée Bleue, la Mosquée d'Eyüp,
Sainte-Sophie, Topkapi, Domabahce, l'île Heybeliada, le Grand Bazar; des noms aux saveurs
exotiques, pleins de lumière, et surtout débordants de la vie et de la vitalité de ceux
qui les habitent, ou les fréquentent.
Ensuite, une atmosphère particulière: une activité
débordante, des taxis qui roulent gaillardement, des piétons qui traversent n'importe
où, des gens qui s'agitent. Comme dans toute capitale! Sauf qu'à Istanbul, il y a le
bruit des bâteaux, les parfums épicés des restaurants et bazars, et surtout l'appel du
müezzin.
Pour moi qui ne connaissais que la France, l'Angleterre, l'Allemagne, et la Suisse, je
peux dire que cette voix fait frissonner parce qu'elle est envoûtante, mystérieuse. Elle
vous transporte dans une autre civilisation.
Enfin, des gens. En quinze jours, j'ai trouvé une famille d'adoption. Oncles et tantes de Elif m'ont accueillie comme une nièce; sans honte, sans pudeur ni orgueil, ils m'ont fait partager leurs repas, leurs techniques culinaires (comment rouler les "sarma" ou boire le "raki"), leurs réunions familiales, leurs danses.
Mon grand regret: ne pas avoir maîtrisé la langue pour approfondir ces relations.
En bref, dans cette ville immense et active, j'ai découvert une vraie dimension humaine et chaleureuse, sans égoisme ni individualisme, et ce fut cela, le vrai dépaysement.
Christine LEGRAND
REVUE DE PRESSE FRANCO-TURQUE
Français à la turque
Un étude perçante sur l'image de la France chez
d'anciens immigrés turcs revenus au pays et qui n'avaient jamais visé l'intégration.
ROGER ESTABLET
Comment peut-on être français? 90 ouvriers turcs racontent
Entretiens de S. Genis et E. Adas traduits par Christine et Enver Özcan, préface de
Robert Mantran, Fayard, 242 pp., 120 F.
Faute de Persan, un Turc immigré peut aussi bien porter un regard instructif sur la France d'aujourd'hui. Et même plus distancé, si l'on songe que le voyageur de Montesquieu n'était finalement qu'un Français travesti, alors que les anciens ouvriers de Comment peut-on être français ? sont de vrais Turcs qui parlent du pays dans lequel ils ont vécu et travaillé quelques années, depuis la Turquie où il sont désormais revenus. Mais c'est l'enquête sociologique dirigée par Roger Establet (1) tout entière qui est placée sous le signe de l'aller-retour. Dans le cadre d'une collaboration entre chercheurs français et turcs, ces derniers ont réalisé, entre janvier et juin 1994, les entretiens des 90 anciens émigrés dans leurs lieux de résidence, alors que les premiers assuraient le financement et procédaient à l'analyse des données à partir de l'université d'Aix-en-Provence.
L'expérience sur laquelle reviennent les interviewés est ancienne. La plupart sont arrivés en France avant 1974, l'année de l'arrêt de l'immigration légale, ou peu après comme «touristes» (clandestins) mais régularisés par la suite. Certains sont restés une vingtaine d'années, d'autres trois ou quatre ans, la majorité, une durée intermédiaire. Paysans sans terre, épiciers sans clients, ouvriers sans emploi, ils sont partis du monde traditionaliste de la campagne turque en conservant un très fort sentiment identitaire et patriotique. Leur émigration a été doublement économique : comme débouché pour une main-d'uvre qui ne trouvait pas de travail chez elle, mais aussi, au sens littéral, comme le seul moyen de réaliser des économies destinées à être utilisées après le retour au pays. Motivée par l'épargne, elle n'est pas de peuplement. A terme, cette émigration ne vise jamais l'intégration. Au contraire : le plus petit signe dans ce sens, chez les enfants essentiellement, ne fait qu'anticiper la date du départ. L'éloignement, le climat, la dureté des conditions de travail, la langue, ces difficultés sont aggravées dans la société de consommation française par cette stratégie d'épargne. Tout y est soumis, et d'abord la socialité. C'est d'ailleurs la vraie différence, dans le propos des anciens immigrés, entre un Turc et un Français. Ce dernier est libre, il a la vie garantie, il peut dépenser ce qu'il gagne au jour le jour. Le Turc, non.
Travail, école, santé (et plus généralement la sécurité sociale) : ce sont les trois champs où les immigrés se mesurent à la réalité du pays d'accueil, car la socialité est, de règle, cantonnée entre Turcs et se déroule à la mosquée, à l'association, rarement au café, pour des raisons d'argent certes, mais aussi d'affinités et de langue. Dans le souvenir, le patron français est dur mais juste envers les gens qui travaillent honnêtement. L'éloge de l'organisation française revient sans cesse, et l'admiration même pour la maîtrise du temps. On ne triche pas en France sur l'horaire. L'heure c'est l'heure, et on paie le travail à la minute près, ce qui est loin d'être le cas en Turquie. En France, la vie est facile... pour les Français : tout est planifié, le repas, le coucher, le lever. Autre modèle de savoir-faire français, l'école. On y admire l'organisation, le professionnalisme, la discipline. La gratuité des fournitures est évidemment très prisée, mais aussi les activités d'éveil ou sportives et en général l'attention portée à l'alimentation et à la santé des enfants. L'école est un sujet où le retard de la Turquie est pointé avec regret, mais elle est aussi l'occasion d'une réflexion comparée sur les rapports entre générations. L'école en France est bien, mais finalement elle n'est pas bonne pour les enfants turcs, elle très bonne pour les enfants français. La critique porte essentiellement sur le danger qu'elle fait courir à l'identité et à la famille turques.
Là où la balance penche décidément du côté français, c'est dans les services de santé. En France, on tient à la santé des gens, en Turquie, c'est l'argent qui fait la loi. Les médecins turcs sont peut-être meilleurs que leurs collègues français, mais le système est perverti. A propos de la sécurité sociale et du traitement des malades, les anciens émigrés parlent sans cesse de «droits de l'homme». Employés, infirmières, docteurs, tous sont l'objet de louanges émues : dans les hôpitaux règne le respect de la personne sans considération de condition ou de nationalité. Ce sont eux les vrais musulmans : en Turquie, les droits de l'homme n'existent même pas dans les grands hôpitaux! Chez ces paysans, le plus souvent analphabètes, la notion de droits de l'homme atteint ainsi une dimension bioéthique très actuelle: la constitution de l'homme dans sa pleine humanité requiert la sauvegarde préliminaire de sa santé physique.
Il y a de très bonnes choses en France, certaines le sont aussi pour les Turcs, d'autres seulement pour les Français. Cette attitude dépassionnée des anciens immigrés par rapport à une expérience dure, difficile, souvent malheureuse, ne dépend évidemment pas d'un quelconque caractère du peuple turc. Elle semble plutôt s'inscrire dans l'absence de relations de colonisation entre les deux pays. Ici, pas de demandes de réparation symbolique ou matérielle pour des fautes historiques, comme cela a pu être le cas parfois pour l'immigration maghrébine. Mais aussi un refus sans états d'âme de toute perspective d'intégration : Turcs et fiers de l'être, ils entendent le rester.
(1) En collaboration avec Christian Baudelot, Roger Establet a déjà publié Le niveau monte (Seuil 1989) et Allez les filles ! (Seuil, 1992).
La démarche turque
Orhan Pamuk est né en 1952 à Istanbul, là où
le Bosphore sépare le monde en deux, entre Europe et Asie, mémoire et imagination,
Coca-Cola et kokoretz. Rencontre avec un écrivain que le paradoxe stimule.
ORHAN PAMUK
La Vie nouvelle
Traduit du turc par Munevver Andac, Gallimard, 320 pp., 130 F.
Après la Maison de silence, le Livre noir et le Château blanc, la Vie nouvelle est le quatrième roman d'Orhan Pamuk à paraître en français dans la collection «Du monde entier», chez Gallimard, le quatrième et le dernier traduit dans une langue d'écrivain par Munevver Andac : la vieille dame est morte au printemps 1998, après avoir écrit la dernière phrase du livre, mission accomplie : «Je compris qu'il s'agissait de la fin de ma vie. Et pourtant, je voulais rentrer à la maison, je ne voulais pas, mais alors pas du tout, passer à une vie nouvelle, je ne voulais pas mourir, moi...» Munevver Andac était très respectée en Turquie, elle avait été la femme de Nazim Hikmet jusqu'à son exil forcé à Moscou. Orhan Pamuk la pleure : «Je ne lis pas bien le français, mais j'ai pu comprendre à la finesse des questions qu'elle me posait sur mon texte turc qu'elle en était la traductrice idéale, passionnée, c'est elle qui a convaincu Gallimard de me publier.» Le premier livre a paru en 1988, quatre cents pages d'un inconnu, c'était son troisième roman. Aujourd'hui paraît à Istanbul le huitième, Benim adim Kirmizi (déjà 100 000 exemplaires vendus en moins d'un mois), que quelqu'un d'autre, bientôt, traduira par ces mots «Je m'appelle Rouge», en pensant à une vieille dame, morte octogénaire après avoir aimé le plus grand poète turc de ce siècle et vécu du bonheur des mots entre Istanbul, la France et la Pologne.
«Je m'appelle Rouge» raconte l'histoire de deux frères rivaux, né après la Deuxième Guerre mondiale sur les rives du Bosphore, Pamuk avoue y avoir laissé plus qu'à l'ordinaire s'y développer la part d'autobiographie, et ses rapports contrastés avec son aîné de dix-huit mois. Pamuk est né à Istanbul en 1952, dans une famille bourgeoise et francophile, dans la partie occidentale de la ville, au nord de la Corne d'or (qu'on appelle ici Haliç «la baie»), un quartier qu'il n'a pas quitté, à l'exception de deux longs séjours aux USA. Lorsqu'il apprit à lire, à l'instar du jeune Gallip du Livre noir, un dessin de cheval illustrait le mot «cheval» sur le livre et il «rêvait de verser sur l'image de ce beau cheval resplendissant de santé une potion magique qui lui donnerait la vie». Depuis ce temps Orhan Pamuk n'a cessé de verser sa potion sur la page blanche pour donner vie à un monde de mémoire et d'imagination plus global, plus réel, plus personnel et plus parlant que le monde.
Orhan Pamuk est grand, dégingandé, nerveux, il parle vite et fort, il porte des lunettes et voit le monde de sa fenêtre et de ses livres, il ne descend pas dans l'arène des contingences, ou, lorsqu'il s'y rend, c'est sans sa plume, sans son attirail d'écrivain, sinon son immense notoriété qui donne du poids à ses engagements, il y soutient le peuple kurde, il fut le premier intellectuel musulman à prendre la défense de Salman Rushdie et il vient tout juste de se faire remarquer, à sa grande surprise, en refusant le titre d'«artiste d'Etat» : «Chaque année, on distribue ce titre à trois ou quatre artistes, mais cette fois, ils ont dressé une liste de soixante personnes, j'y figure contre le goût de ceux qui m'ont choisi, uniquement à cause de mon audience internationale, pour crédibiliser une liste médiocre, et bien sûr contre mon propre goût. J'ai refusé, tout naturellement, je ne suis pas d'accord avec ce gouvernement, d'ailleurs, je ne me souviens pas avoir jamais été d'accord avec aucun gouvernement turc. Eh bien figurez-vous qu'en refusant j'ai reçu plus de soutien et de gloire que jamais pour si bon marché, d'autres m'ont suivi, trois ou quatre, je crois qu'ils se sentaient humiliés dans leur vanité de paraître avec des chanteuses de variétés et des champions de lutte. Plus sérieusement je crois que dans les pays de violence politique, l'engagement au jour le jour tue l'âme créatrice, lentement, lentement. Mais vous savez, ne parlons pas de courage, ici on ne met pas les romanciers en prison, mais seulement les opposants... et les journalistes.»
De sa large fenêtre Orhan Pamuk voit le Bosphore entre les minarets d'une mosquée et le croissant à l'étoile : «Depuis vingt-quatre ans, je me rends sept jours sur sept à mon bureau, de dix heures du matin à sept heures du soir, sans déjeuner, et j'écris. C'est-à-dire que l'été je compte les dauphins venus de la mer de Marmara et qui sautent hors des eaux noires, et le reste de l'année, je surveille les bateaux. Bon an mal an, je produis entre 150 et 160 pages de romans, j'ai une vie d'employé de bureau, je n'ai jamais rien souhaité d'autre.» Ses deux grands-pères étaient ingénieurs civils («dans les chemins de fer comme celui de Faulkner», ajoute-il en riant), ils ont fait la fortune de la famille, Orhan Pamuk a réuni leurs deux bureaux pour se ménager une longue table de travail, jonchée de livres en vrac, en anglais pour la plupart, avec à leur sommet, en équilibre sur une tasse de café, une toute nouvelle traduction des Trois Mousquetaires en turc, son père et son oncle se sont empressés de dilapider l'héritage mais ils n'ont pas réussi, si bien que même sans ce succès formidable dans un pays où on lit peu, Pamuk aurait pu, assure-t-il, vivre sans travailler, sa réussite ne le grise pas : «Mon père était un poète raté, enfin, je devrais dire est un poète raté puisqu'il vit toujours même s'il n'existe pratiquement pas, j'ai écrit un livre sur la non-existence du père. Mes parents ont divorcé lorsque j'avais vingt ans, mais j'ai l'impression qu'il avait disparu bien avant. Il n'a jamais rien publié, il a traduit Valéry, et sa bibliothèque contient tout le catalogue Gallimard. Il s'est résigné à n'être qu'un homme d'affaires, lorsque tout va mal, il disparaît à Paris.»
Tout autour de la pièce sont dressées des bibliothèques fermées saturées de livres qui se pressent contre les vitres à la recherche vaine d'un filet d'air respirable. Chaque armoire correspond aux lectures nécessaires à chacun de ses livres. Par fidélité familiale, Pamuk fit des études d'architecture qu'il ne finit pas : «Je me voyais bien à l'idée de tracer des lignes droites sur du papier, mais je n'aurais pas réussi, je suis du genre à passer des mois à construire un plancher et, le dernier jour, à y verser du ciment ou y mettre le feu, regardez ma table.» Sur le tapis vert du bureau d'énormes pâtés d'encre témoignent d'une uvre perdue, tombée à gros bouillons à côté du cahier. Pamuk n'a pas d'ordinateur, il écrit dans de gros calepins à spirale, d'une écriture grasse, large et syncopée, rageuse dans sa lenteur, «j'ai le temps, je regarde par la fenêtre pendant des heures et j'écris pendant quarante secondes, le temps d'une phrase déjà conçue, je n'ai pas besoin d'une machine pour si peu».
e cette modeste industrie ont surgi de grands livres, à raison de trois pages par jour. Ecrire, écrire toujours, d'abord dans la petite chambre de l'appartement maternel, dont il ne sort pratiquement pas pendant huit ans, huit années de patience avant qu'un éditeur accepte son premier manuscrit, Cerdet Bey et son fils («je comprends leur hésitation, 600 pages, c'est un investissement»), 2 000 exemplaires vendus. Hors des modes, des coteries et de la politique partisane, Pamuk suit sa plume en solitaire : «Ici les écrivains s'inscrivent dans une sorte de réformisme social, ils viennent de classes moins bien loties que moi et cherchent à s'élever. Moi, j'ai choisi une voie descendante (il rit), je n'espérais, je n'espère rien d'autre qu'écrire, on me reproche mon manque d'expérience de la vie, on me dit que mes livres viennent d'autres livres et non du réel. Et alors ? D'abord, j'estime que le paradoxe est l'essence de l'écriture, la puissance de l'écrit vient de la réflexion, j'ai plus confiance dans ma pensée que dans mon expérience. Mon problème est de trouver du temps pour écrire, pas de la matière, j'ai dans la tête de quoi faire mille livres. Et, après tout, l'histoire d'Osman dans la Vie nouvelle, au début, lorsqu'il vit avec sa mère, est strictement mon histoire, quelle importance ? Ce qui compte, c'est la distance, la différence, trouver sa voix propre, un livre doit donner la globalité d'une vision du monde. Bien sûr, on ne réussit jamais, on espère à chaque fois faire ce livre qui rappelle le monde entier, on espère et on échoue, on le sait si bien qu'on peut même commencer plusieurs livres à la fois. Et puis quoi, le réel ? après tout, dans mes livres il n'y a que des détails, des détails précis, je ne les trouve pas dans la rue, pas souvent, d'ailleurs je suis myope et lorsque j'écris, j'enlève mes lunettes pour être plus tranquille.»
Et c'est ainsi, le nez dans le guidon et la tête aveuglée entre les minarets et le Bosphore, qu'Orhan Pamuk tisse son uvre, trouve sa voix originale et donne au monde de gros livres ronds dont la réalité, le temps de les lire et longtemps après tant que leur écho nous enivre, est plus forte plus globale, plus entière que ce que nous prenons pour le réel. Pamuk prétend qu'à vingt ans, grâce à trois générations de positivisme, il a exclu toute religion de ses livres, et que le roman est la plus grande invention de la culture occidentale, et pourtant ses livres sont tous porteurs d'une mystique, parfois fabuleuse, et avec des moyens venus d'Occident, ils dégagent une énergie narrative irréfragable, tout orientale. Situé aux frontières entre l'Europe et l'Asie, son Istanbul est le plus souvent hivernal, neigeux, populeux et écartelé entre un Orient mystérieux et un Occident conquérant qui désespère de s'y imposer malgré la force d'une loi républicaine imposée depuis trois quarts de siècle, à coups d'alphabet latin et de chapeau melon par Ataturk, et qui ne prend pas. Cette double culture que les Turcs voudraient une ouvre à Pamuk toutes les routes de la narration, entre Faulkner et Schéhérazade, des identités changeantes, troublantes, interchangeables, qui se dédoublent pour plus loin se réunir, des relations de maître à esclave qui s'inversent, une quête désespérée entrecoupée de chroniques journalistiques, des filatures sans filet, des passerelles imperceptibles entre le concret et le rêve, la mise en danger du vraisemblable, la distorsion du temps. Pamuk se joue de la distance qu'il ménage toujours entre lui et ses personnages, il trahit volontiers sa propre compassion à leur endroit, tantôt il recherche la complicité du lecteur contre son héros, tantôt celle du héros contre le lecteur qu'il n'hésite pas à interpeller comme page 302 de la Vie nouvelle : «Au lecteur agressif et ironique qui, haussant le sourcil, se pose des questions sur mon intelligence et mes capacités d'observation, parce que je n'avais pas remarqué en six heures de temps que cet homme était aveugle, pourrais-je poser une question sur le même ton agressif : a-t-il, lui, fait preuve d'assez d'attention et d'intelligence à chaque ligne du livre qu'il tient à la main ? Arrivez-vous à vous souvenir de la scène où il est question de l'Ange pour la première fois ? Ou alors pouvez-vous me dire, là, sur-le-champ, comment l'Oncle Rifki s'est inspiré dans la Vie nouvelle des noms de compagnie de chemin de fer qu'il énumérait dans son livre sur les Héros du Rail ? Avez-vous remarqué quels sont les indices me permettant d'affirmer que Mehmet pensait à Djanan au moment où je lui tirais dessus, dans la salle de cinéma ?», non, bien sûr que non, car les livres de Pamuk sont cousus de fil blanc, sous la fluidité du récit se cache mille secrets à l'encre sympathique qui ne touchent que l'âme, sans passer par les yeux, Pamuk écrit entre les lignes, et lorsqu'on lui met cette page sous le nez, il réplique le plus sérieusement du monde : «Je crains le jour où mes héros et mes lecteurs se ligueront contre moi.» Pamuk est l'écrivain qu'il voudrait être, cette voix si personnelle, originale, qu'aucune autre ne recouvre, il suffit d'en lire une page pour le reconnaître, c'est du 100% Pamuk, comme on dit 100% coton, puisqu'en turc pamuk signifie «coton», et que «yeni hayat», «la vie nouvelle», n'est rien de plus qu'une marque de caramels.
Un jour j'ai lu un livre, et toute ma vie en a été changée», la Vie nouvelle commence
ainsi, et c'est la première phrase pour tout le monde, pour le narrateur, pour l'auteur
comme pour le lecteur. Et chacun peut craindre pour son matricule, ne sachant pas si c'est
en bien ou en mal que cette vie change. Le narrateur a vingt ans, il s'appelle Osman et se
laisse éblouir par ce livre dont on ne saura rien, disons pas grand-chose sinon sa
lumière et son ascendant sur les esprits disponibles, et dont l'auteur ne se révélera
au bout du compte guère à la hauteur des dégâts qu'il fit. Lorsque la Vie nouvelle
parut en Turquie, en 1994, pour atteindre en quelques mois une diffusion de 200 000
exemplaires, l'éditeur fut assailli de demandes pour qu'il révèle et mette aussitôt
sur le marché ce livre extraordinaire qui transfigure la vie.
Le deuxième chapitre commence par une nouvelle tout aussi brutale : «Le lendemain, je tombai amoureux. L'amour était tout aussi bouleversant que la lumière qui avait jailli du livre et m'avait frappé au visage, et de tout son poids, il me prouvait que ma vie avait déjà quitté son rail.» Osman est amoureux de Djanan, et Djanan de Mehmet, et Mehmet a disparu et Djanan disparaîtra bientôt. Puisque tout doit disparaître, la vie même.
Osman se jette sur les routes d'Anatolie, à la poursuite vaine de la lumière miraculeuse du livre et de l'amour, dans une Turquie de nuit et d'hiver, une Turquie de mauvaises routes et d'autocars mortifères, surtout si l'on s'assied à la place 38 en attendant l'accident rituel. Le paysage disparaît, lui aussi, au profit de l'écran de télévision aux couleurs baveuses et incertaines au-dessus du chauffeur. Les pères et les oncles se confondent, on emprunte les identités des morts, une identité pour deux, pour trois est bien suffisante lorsqu'on se ressemble tant. On observe sans y croire une guerre inutile entre Coca-Cola et kokoretz. Du même livre naissent la haine et la violence de l'un, la sagesse et l'abnégation de l'autre, on tue son double sans rancune. On tue au nom du livre, ou bien on le recopie sagement, avec constance et abnégation. On rencontre l'Ange, on l'oublie. Une organisation secrète donne à ses espions des noms de marques de montres. Elle veut supprimer l'écrit de la surface du monde, et ceux qui veulent en lire.
Tout est vrai, tout est faux, on expose des inventions au lycée de Kenan Evren, une machine à retenir le temps, un coucou suisse au balcon duquel un minuscule iman vient hurler toutes les heures qu'Allah est grand et «le premier détecteur made in Turquey de viande de porc dans divers produits alimentaires». Ces passages cocasses qui ponctuent un jeu d'équilibre entre réel et irréel, entre meurtre et philosophie, tirent le livre vers la fable satirique, la caricature d'un pays assis entre deux chaises, deux continents, l'occidental et l'islamique. Mais Pamuk s'en défend, il dit que le livre mystérieux de la Vie nouvelle n'évoque en aucun cas telle ou telle bible d'une religion révélée, mais au contraire l'un de ces ouvrages mineurs et creux dont s'entiche parfois une génération d'étudiants. Dont acte.
D'ailleurs, à mesure que le livre de Pamuk se remplit, celui du héros se vide, Osman va repasser les mains vides et la conscience lourde par la case départ puisque le livre comme le labyrinthe des illusions se referme sur lui-même, laissant le lecteur et le héros seuls au monde dans un monde décevant, moins réel et moins fini que l'infinité bien ronde de l'écriture, «car le temps est un silence à trois dimensions disait le livre», page 61, et «car l'univers était aussi immense, aussi incomplet, aussi imparfait que le livre», page 234, «mais il est vain de se mettre à la recherche de la contrée qui se trouve au-delà des mots, à l'extérieur du livre et de l'écriture», page 239. Restons donc dans le livre en toute confiance puisque, comme on dit en turc : «Metinlerimidze domuz eti bulunmamaktadir.»
J.-B. H.