C'est Turc! LE HAREM, FANTASME DES OCCIDENTAUX

 

Le harem, fantasme des Occidentaux

"Aksiyon", Istanbul [Courrier International n°616 du 22 au 28 août 2002]

Peintres et écrivains européens ont donné du harem ottoman une image qui n’a pas grand-chose à voir avec la réalité. Loin d’avoir été une prison pour femmes lascives, affirment plusieurs auteurs turcs et arabes, il s’agissait plutôt d’une institution éducative.

Dans l’Empire ottoman, le terme de harem s’appliquait avant tout à la famille du souverain. Le code de conduite imposé à l’intérieur du harem était tellement strict que même le souverain ne pouvait y agir à sa guise. Des règles très précises régissaient le fonctionnement de cette institution, le recrutement des courtisanes et leur éducation. Chaque femme recevait un enseignement dans la discipline pour laquelle elle manifestait le plus de talent : calligraphie, arts décoratifs, musique, langues étrangères, etc. Et il n’y avait aucune limite d’âge. Des dames de plus de 60 ans pouvaient y résider aussi bien que des jeunes filles. Et, contrairement aux préjugés, ces courtisanes n’étaient nullement écartées de la vie sociale et politique. Les plus intelligentes sont même parvenues à diriger l’Etat en se hissant au rang de reine mère. Des personnages célèbres, comme la sultane Roxelane [1505-1558, épouse préférée de Soliman le Magnifique], ont ainsi fait leur apprentissage au sein du harem.

Contrairement aux orientalistes qui représentent le harem comme un lieu plein de corps nus, les historiens turcs le décrivent plutôt comme une école de femmes. “Le plus important, explique l’historien Ilbay Ortayli, c’était de donner aux femmes une éducation de qualité et de s’assurer qu’elles pussent conclure un bon mariage [notamment avec des hauts fonctionnaires].” Quant au professeur d’économie Hüseyin Özdeger, il souligne que seuls des gens très riches pouvaient se permettre d’avoir un harem, qui fonctionnait d’ailleurs comme une entreprise familiale. Des jeunes filles y tissaient des tapis ou filaient des tissus contre rémunérations fixées par l’autorité locale. Dans une recherche qu’il a effectuée sur les registres de la ville de Brousse [Bursa, au sud-est de la mer de Marmara] entre les années 1463 et 1640, Özdeger a trouvé que 49 hommes mariés sur un total de 1 092 avaient deux épouses et que seulement deux d’entre eux en avaient trois. Et cette pratique de la polygamie était en général justifiée par l’incapacité de procréer de la première épouse.

Le professeur Hüseyin Hatemi insiste sur le respect accordé en Orient aux femmes âgées. Contrairement à ce qui se passe en Occident, l’estime qui est accordée à une femme ne diminue pas avec l’âge. Les aînées sont au contraire les personnes les plus respectées du harem. On n’exige pas d’elles de rester en permanence jeunes et physiquement séduisantes.

Si on regarde les tableaux des peintres orientalistes qui ont dépeint ce qu’ils imaginaient être des harems, on comprend qu’ils y ont fait figurer leurs propres femmes. Les historiens turcs les critiquent pour avoir fait ces descriptions sans même, pour la plupart d’entre eux, ne jamais avoir mis les pieds en Orient. Quant à ceux qui y sont allés, ils n’ont évidemment jamais pu pénétrer dans un harem et ils se sont donc contentés d’illustrer les mythes imaginés par les Occidentaux qui vivaient là-bas. Delacroix, Ingres, Matisse ou Picasso ont peint des femmes qui n’étaient que le fruit de leurs propres fantasmes, explique Fatima Mernissi, une essayiste marocaine qui a publié un livre sur le sujet, Le Harem et l’Occident [Albin Michel, 2001]. Dans leurs tableaux, la femme est représentée comme une créature voluptueuse et docile qui n’a aucune autre utilité que de servir l’homme.

Fatima Menissi rappelle que l’expression la plus frappante de cette conception occidentale de la femme se trouve chez le philosophe des Lumières Emmanuel Kant. Celui-ci décrit la féminité comme le synonyme de la beauté, alors qu’il relie l’homme à la notion de sublime. La femme qui sait trop perd de son attrait et, quand elle expose ses connaissances, elle détruit toute sa féminité. Conclusion : elle ne doit pas s’occuper de mathématiques, d’histoire ou de géographie ; elle doit juste avoir assez de connaissances pour pouvoir participer à une conversation ; elle doit même prendre un air enfantin et bête pour paraître plus belle.

Contrairement aux tableaux orientalistes occidentaux qui mettent en scène des femmes cloîtrées, les miniatures orientales représentent les femmes dans des scènes de chasse ou dans les diverses activités de leur vie quotidienne. La patrie des miniatures qu’est l’Iran a notamment donné naissance à la légende de Farhat et Shirine, dont on trouve des versions locales en Anatolie. Le personnage de Shirine est celui d’une femme indépendante qui quitte son pays pour rejoindre l’homme qu’elle aime ; elle monte à cheval, elle chasse, franchit les plaines et les mers et parvient finalement à retrouver l’élu de son cœur. Il est d’ailleurs possible de déceler l’influence de Shirine dans tous les personnages féminins des contes orientaux d’ailleurs. Elle incarne cette femme forte, capable de se servir d’une épée quand il le faut, qui tire à l’arc, traverse les mers toute seule et lutte dans la vie avec la force de son intelligence.

Autre figure mythique, celle de Schéhérazade. Pour pouvoir déjouer le piège mortel du roi Shahriar, elle lui raconte chaque nuit un conte différent. Fatima Mernissi souligne que Schéhérazade a réussi cette tâche en démontrant ses capacités en trois points. “Le premier, c’est de pouvoir maîtriser un large domaine de connaissances tout en essayant de comprendre ce qui passe dans la tête de l’assassin : le deuxième, c’est de pouvoir vaincre la détermination de celui-ci en se servant uniquement de la force des mots ; le troisième, c’est de contrôler sa propre peur afin de pouvoir réfléchir correctement et d’agir en gardant son sang froid à tout moment.”

Dans toutes ses versions orientales, Schéhérazade est une femme qui a réussi son but, qui a sauvé de la mort les jeunes filles de son pays et qui a pu transformer l’assassin en un véritable époux. Mais la légende de Schéhérazade n’a pas été reprise telle quelle par les traducteurs occidentaux. “Dans toutes les traductions, remarque Mernissi, on peut constater que le côté ‘femme intelligente’de Schéhérazade s’est complètement effacé. Sans doute parce que les Occidentaux ne s’intéressent qu’à deux choses : le sexe et l’aventure. L’attention est détournée du dialogue entre l’homme et la femme pour se concentrer essentiellement sur le corps de la femme (les habits, les danses, etc.).”

On ne parle jamais de “harem occidental”, poursuit Fatima Mernissi, pour qui l’Occident a créé un mode de confinement de la femme particulièrement cruel. Pour illustrer son propos, elle raconte une expérience qu’elle a vécue dans un magasin à New York. Cherchant un vêtement de grande taille, elle s’est vu expliquer par la vendeuse qu’au-dessus de la taille 40 ou 42 on n’est plus considéré comme une personne normale et qu’il faut chercher ses vêtements dans des magasins spécialisés. Quand elle demande qui impose que tout le monde soit au-dessous de la taille 42, la vendeuse n’hésite pas une seconde. “Toutes les revues, les chaînes de télé, les pubs… Vous ne pouvez pas y échapper. Il y a des Gianni Versace, Giorgio Armani, Mario Valentino, Kelvin Klein, Ralph Lauren…” Et d’ajouter la phrase magique du “harem occidental” : “Les femmes qui ont des métiers en rapport avec la mode et l’habillement gagnent bien leur vie, mais si elles ne suivaient pas en permanence des régimes stricts pour rester minces, elles perdraient aussitôt leur travail.”

Mernissi trouve qu’il y a là une restriction encore plus cruelle que celle qui cherche à imposer le foulard aux femmes musulmanes. Si l’homme musulman essaie d’éloigner la femme des places publiques et utilise ainsi l’espace contre elle pour établir son hégémonie, l’homme occidental, lui, se sert du temps et de la lumière dans lesquels il confine la femme. Pour paraître belle, une femme doit avoir presque 14 ans. On tourne désormais des films publicitaires avec des fillettes, et on fixe à la taille 34 l’idéal de la beauté. Et, dans le même temps, on condamne la femme mûre à l’invisibilité. Si la femme paraît avoir 50 ans, on considère qu’elle est déjà au-delà des limites. Les murs du harem européen pratiquent en plus ce cloisonnement discriminatoire entre la beauté de la jeunesse et la laideur de l’âge mûr.

Bien sûr, les hommes occidentaux ne dictent pas aux femmes directement comment elles doivent paraître, comment elles doivent s’habiller. Mais ils façonnent le marché de telle manière que la femme se trouve obligée de se conformer aux attentes des hommes. Ceux-là contrôlent toute l’industrie de la mode. C’est eux qui dessinent les styles et les imposent aux femmes. Cela ressemble à l’ancienne tradition chinoise de bander les pieds des petites filles. Les femmes occidentales aussi se sentent obligées de rester en permanence minces et belles pour pouvoir garder leur place dans une société qui est contrôlée par les hommes.

Osman Iridag

 

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