RECITS DE VOYAGE EN TURQUIE
Dans cette
rubrique, nous vous présentons Claire, diplômée de l'université de
Bordeaux III dans la section Lettres Modernes.
Après une année passée à Amasya où elle était assistante d'anglais dans un lycée
dans le cadre d'un programme européen Commeinus, Claire n'a pas pu quitter la
Turquie à la fin de ce programme. Elle y est revenue, à Samsun cette fois, où
elle donne quelques cours de français. Amoureuse du pays et de ses habitants,
elle est devenue turcophone et souhaite continuer son séjour dans cette région
de la mer Noire.
Durant son séjour à Amasya, elle a réalisé une exposition de textes-images
décrivant la ville. A travers ses textes, elle souhaite continuer à faire
partager ses expériences avec le plus grand nombre de personnes.
02 avril 2006.
Amasya-Antalya-Rhodes-Marmaris
Amasya-
Antalya, février 2006
Le pays est si grand qu’il semble qu’en changeant de région l’on change de pays.
D’ Antalya a Amasya il y a environ 1500 kilomètres. On nous avait prévenu que
les routes pouvaient être coupées à cause de la neige, il n’y a pas eu de
problèmes. Çorum, Ankara, Afyon (une passagère ayant eu un malaise nous sommes
entrées, avec l’autobus, au services des urgences d’un hôpital de la
ville…Attente à 3heure du matin…la pleine lune nous éclaire…on réembarque
finalement la malade et on repart). Afyon est situé en pleine Anatolie centrale,
au milieu d’un désert de champs ras. Ýl n’y a pas de villages à des kilomètres à
la ronde et une seule route traverse cette plaine froide. D’Afyon à Antalya nous
passons progressivement de -8 degré à -4, 0, 2….14 degré. Les pins annoncent
Antalya, le jour se lève, arrivées à destination nous nous couchons enfin.
Le lendemain se fut le choc: 24degré l’après-midi, palmiers exotiques, plages,
allées d’orangeais dans les rues, les gens décontractés en chemisette. Nous
avions quitté Amasya sous la neige et nous voila en été!
Le massif montagneux se profile à l’arrière de la plaine couverte d’immeubles.
En groupe serré, les monts varient d’altitude, dominés par un large sommet
enneigé. Sous les rayon du soleil ils semblent d’irréels hologrammes. C’est
magnifique.
Rhodes
Ýle à 2 heures de bateau du port de Marmaris, cela vous dit quelque chose?
Marmaris étant situé dans une crique naturelle, on passe entre les collines qui
la bordent et on arrive en pleine mer. Ýl y fait froid et je suis presque malade
des remous.
Apres une grosse demi-heure on commence à apercevoir l’île et à ma stupéfaction
ses montagnes. Je l’imaginais plate.
On entre dans le port de Rhodes, au moins deux fois millénaire, et on se gare à
coté d’un paquebot démesuré de 30 mètres de haut.
C’est formidable, c’est incroyable!!!! C’est ÝNÝMAGÝNABLE.
Tels sont les premières émotions qui vous assaillent les tripes une fois
débarqué.
Depuis le port, on a une vue panoramique des remparts de la ville et derrière
ces remparts surgissent des palmiers, des tours de forts, des clochers, des
minarets…le choc s’amplifie et se confirme lorsque l’on s’approche: les remparts
sont extrêmement bien conservés et entourent encore toute la ville (c’était une
ville imprenable et seul Soliman Le Magnifique a réussi à la prendre aux
Croisés, des années après la chute de Constantinople). L’écusson du roi de
Rhodes, celui du roi d’Angleterre et celui de notre beau royaume accueille le
quidam aux portes des remparts. Passant la porte- minuscule par rapport à
l’épaisse muraille- on se retrouve dans des ruelles moyenâgeuses avec des
heaumiers, des maisons en pierre, des pavés et des arcades. Ýl y a des treilles
qui pendent au-dessus des rues (en été la chaleur est étouffante, cela permet
aux touristes de pouvoir rester à contempler les babioles exposées dans les
rues….). Ýl y a des fontaines ottomanes de marbre et décorées de calligraphie.
Le temple d’Aphrodite, des monuments byzantins.. C’est une ville européenne
d’Orient, c’est incroyable.
Mille dessins sont à faire, hélas je n’ai que 3 heures ici. J’ai tout de même le
temps de me faire enfermer dans un parc à l’heure du déjeuner. Un parc verdoyant
donnant sur les douves d’un château, ou pierres, tours et palmiers se
côtoyaient. Spectacle pour moi enchanteur et merveilleux de deux mondes
imaginaires réunis. Un endroit superbe. Mais j’étais enfermée et de hautes
grilles entouraient le lieu.
Que faire?
J’observe, j’évalue la hauteur, j’hésite. Entre temps, deux vieux s’approchent,
voulant entrer dans le parc. Ýls doivent me prendre pour une originale à
observer minutieusement les grilles. Je les interpelle: ils sont Allemands mais
le mari parle français. Nous arrivons a trouver ensemble une partie moins hautes
que les autres, j’escalade, saute. Ouf! Sauvée! Merci beaucoup, teþeküller,
danke, j’en mélange les langues. Plus que ¾ heures avant le départ.
Quelques chose me dit que les chats de Rhodes doivent en savoir autant que ses
pierres. Hélas, trois fois hélas pas le temps de flâner mais ce petit paradis
restera un lieu ou revenir
Marmaris-Antalya
En Turquie, les paysages sont si fabuleusement vastes, si exubérants, pleins
d’une âme véritable, qu’ils déconcertent et amènent les sens tout au bord du
délire. Car serait-ce possible, a-t-on jamais vu une chaîne de montagne aux
sommets ronds et parfois enneiges, dominant à la fois la mer brillante de bleu
et de couteaux d’argent -à la fois les collines à la terre ocre et rouge ou
cavalcadent entre les pins des chèvres noires suivies de leur bergères, à la
fois de riches et étroites vallées verdoyantes de vergers.…
Le pays est si grand que la nature s’étale sans vergogne, ignore la présence des
hommes par endroit ou la terre est pierreuse et sèche et se métamorphose au fil
des kilomètres. Plein d’un élan immobilisé, la terre s’élance et tombe, presque
surprise, dans la mer formant de rouges falaises abruptes.
Des montagnes se déroule soudain une large plaine, traversée d’une rivière et
d’une unique route. Puis, à nouveau nous prenons de l’altitude, nous nous
élevons au-dessus de la plaine, d’autres montagnes viennent buter à l’horizon.
La mer a disparu et nous continuons sur un plateau aride à la broussaille rare.
Sur notre gauche, des monts apparaissent en contrebas, formant comme un canyon
profond. Nous dominons tous les autres plateaux et la plaine traversée se
découvre dans son entier. L’espace est si vaste et la vue porte si loin que
notre minuscule autobus et nous dedans passons pour de médiocres insectes. A
peine si notre présence a été remarquée.
Apres de nombreux virages entre les rocs nous redescendons dans la vallée. De
nouveau les pins. De nouveau la mer à portée de vue. Retour à Antalya.
Chez Buket
Il suffit d'entrer dans une famille, un jour, pour comprendre un peu l'âme
turque.
Samedi dernier, j'étais invitée chez une de mes élèves, Buket.
Sa maison dépayse dès qu'on y entre, elle correspond aux vieilles images que
l'on peut avoir en pensant à la Turquie. Large salon avec grande banquette en
forme de U garnis de tapis traditionnels épais et bariolés ; les murs sont
blancs, ici on a évité le rose kýtch ou le bleu clair qu'on peut observer dans
d'autres appartements. Le sol est généreusement recouvert de tapis, appelés halý
ou kilim, suivant leur taille.
Une petite table basse se tient au milieu de la pièce. Dans le coin à droite, à
la manière ancestrale, se tient une table ronde au ras du sol, entourée de
coussin : c’est le sofra. A côté la TV. A gauche, une commode avec un vieux
samovar en céramique. Aux 4 coins de la pièce, sont exposés des objets
traditionnels. Buket m'explique que ses parents aiment "la nostalgie". Ýl n'y a
pas 2 appartements comme ça dans l'immeuble. Je suis chanceuse.
Ýmaginez la scène, en général ça se passe ainsi dans tous les foyers :
On se déchausse avant d’entrer, après s'être salué, on vous fait asseoir dans la
pièce principale.
On vous verse de l'eau de Cologne sur les mains (généralement après manger, ici
c'était avant), et on vous demande quelle boisson vous désirez. Bientôt, la
ronde des plats commence et vous assistez épaté à leur accumulation progressive
sur la table. Ýci pas d'entrées ni de plat principal ni de dessert, tout se
mélange. Une fois la table mise, on ne bouge plus et pour faire plaisir aux
hôtes la fourchette s'agite rapidement.
La gastronomie turque a un large étalage de mets, tous plus succulents les uns
que les autres. Ýl y a l'incontournable börek, pâte feuilletée au fromage, qui
peut avoir plusieurs variantes; le tchörek, sorte de pain très spécial aux
noisettes -excellent avec de la confiture; le lahmadjun, pâte à pizza recouverte
de viande hachée; des köftés, des gâteaux, des baklavas; de la citrouille
sucrée; une multitude de soupes, des feuilles de vigne roulées "dolma", le
menti, plat indescriptible noyé dans du yahourt et saupoudré d'huile et de
piments... Et bien sur toutes sortes de kebabs.
Quand je leur dis qu'il n'y a rien de tout ça en France, on me demande, les yeux
ronds: « Mais qu'est-ce que vous mangez alors? »
Une fois que votre ventre gémit d'être trop plein, les filles desservent la
table. vous restez assis comme un pasha au fond de la pièce, bien à l’aise sur
votre banquette.
on vous apporte alors le thé ou suivant votre goût, le café.
Le thé se sert dans des verres aux courbes lancinantes. Ýl est systématiquement
rallongé avec de l'eau chaude. On vous ressert chaque fois que votre hôte
aperçoit le verre vide. Au bout d'un moment il faut oser refuser, sinon la femme
-car j'ai rarement vu un homme le faire- ne se lasse pas de faire des
va-et-vient du samovar au salon. Si vous choisissez le café, vous aurez
peut-être la chance, comme moi ce jour-la, d'entendre votre hôtesse lire votre
avenir dans le marc de café.
On retourne la tasse dans sa soucoupe, lui fait faire trois cercles dans le vide
puis on la laisse reposer, une bague sur le dessus. Attente. On vous demande de
faire un vœu...
Tout le monde s'impatiente mais la dame à l'art du dramatique. Enfin elle se
décide à soulever délicatement la tasse renversée. Toutes les courbes, les
pattés, les coulures sont attentivement observées et au fur et à mesure de ses
observations votre avenir se dévoile. Le mari reste narquois.
A ma grande frustration, je n'ai pu comprendre que des bribes, celles
qu'arrivaient à traduire mes petites élèves. Au bout de certaines phrases, la
dame me regardait comme pour vérifier ses dires, avec un oeil très clair
semblant percer jusqu'à mon âme.
Enfin, quand c'est l'heure de partir, on vous embrasse en vous disant de
revenir.
Lorsque la nuit commence à tomber(16h), chacun rentre chez soi.
la journée a été excellente, au-delà de toutes espérances, je suis comblée,
comme mon ventre rond...
Kurban bayramý
Le premier jour des vacances de février correspondait avec celui de la fête du
mouton. C’était un mercredi et le jeudi avait lieu les sacrifices traditionnels.
J’avais été invitée pour l’occasion dans le village d'une élève, Dilber. Son nom
désigne une beauté magnifique. Elle le portait bien, les cheveux et les yeux
étaient couleur ébène et sa peau légèrement tannée. Très souriante, elle avait
un air timide que détrompait son caractère volontaire. Elle était un peu
nerveuse, le jour de mon invitation. Après tout, j’étais le professeur,
française en plus, susceptible de jugement sur sa famille, etc. Elle avait tord
bien sûr, d’autant plus que, fatiguée par un long trimestre hivernal, je partais
avec l’euphorie qu’une fièvre latente peu donner.
Leur village s’étendait le long de la route et à flanc de colline. On avait
laissé les bonnes terres du bord de la rivière -en contre bas- pour les
cultures.
Passé une nuit chez eux, ses parents m’étaient déjà familiers, le petit Mehmet
m’appelait « Claire abla » comme pour une proche et c’était comme si je les
avais toujours connus. Mehmet avait les yeux qui se bridaient quand il souriait
et il souriait souvent. Je l’imaginais inchangé à quarante ans, un de ces hommes
braves et laborieux, doux et respecté... Merve sa cousine, de quelques années
plus jeune que lui, était coquine et le provoquait souvent. Un peu garçon
manqué, elle se tenait fièrement sur ses petites gibolles, le ventre en avant et
le regard (deux petites billes café noir) bien droit.
Dilek, la sœur de mon élève ne cacha pas sa déception en me voyant pour la
première fois : « Tu es comme nous... Tu ressembles vraiment à une Turque ! »
Elle m’imaginait blonde aux yeux bleus, cliché parfait de l’étrangère.
Leur mère m’adopta spontanément. Elle avait les formes girondes, à l’aise dans
son pantalon traditionnel, pleine de bonté et de bonne humeur ; pleine de
fatigue aussi. Elle menait la vie des villageoises françaises dans les années
cinquante. Toujours à travailler, à la cuisine, à l’étable ou aux champs.
Leur maison ressemblait à celle de ma grand-mère : des lintes en bois peint, un
poêle, peu de mobilier, quelques bibelots.
Avec les filles, j’avais dormi dans l’unique pièce chauffée ; les parents
dormaient dans une pièce à côté, sous un immense édredon. Le poêle était au bois
et on l’entendait crépiter la nuit. L’idée me vint que les filles n’oublieront
pas ce son et qu’elles en auront peut-être la nostalgie.
Le lendemain, on se levait tôt, sept heure. Les hommes partaient à la prière et
les femmes s’activaient à cuisiner. Tous les meilleurs plats étaient là :
feuilles de vigne roulées, çörek, börek, baklava... Le samovar accompagnait le
tout.
De retour de la mosquée, on prépara les bêtes pour le sacrifice. Suivant sa
richesse, on égorge un taureau, une vache ou un mouton. Dans cette famille avec
quelques voisins, c’était deux vaches et un taureau. Je n’ai pas vu l’égorgement
de ce dernier, on m’avait prévenu sur son horreur. On l’attacherait par le pied
et on le suspendrait la tête à l’envers de haut d’une charrette.
Ce fut le grand-père qui égorgea la première vache. Avant de commencer, il
récita une prière tout en frottant son couteau sur le cou de la bête apeurée.
Après, tout restait encore à faire et toute une journée fut nécessaire pour
écorcher la bête, la vider et la dépecer. La peau fut destinée aux pauvres, car
l’aumône est primordiale chez les musulmans.
On avait posé la tête écorchée entre deux bûches, où elle trônait le regard fixe
et très brillant.
Une multitude de bassines, pleine de morceaux de viande, d’intestins gonflés, de
pattes pour les chiens, pointillait la cour.
Je m’attendais à voir un bal le soir pour marquer les festivités mais je me
trompais. Le Kurban est une fête avant tout familiale et religieuse. Elle reste
sérieuse et réservée. On honore les anciens, on visite les parents, les enfants
reçoivent de l’argent, des bonbons sont offerts et on mange plus de viande que
d’habitude. Voilà.
Les femmes avaient travaillé jusqu’à la tombée de la nuit, il fallait nettoyer
les intestins et c’était long. Les hommes, pendant ce temps, discutaient autour
d’un verre de thé.
-Feriez-vous autant de travail une fois mère ?
-Non, notre mère est vraiment trop occupée.
Les sœurs m’avaient répondu sans hésitation. Elles estimaient leur mère sans
vouloir toutefois l’imiter.
Au moment de dire au revoir, les vieux m’ont serré fortement la main en me
disant de revenir. Il faudrait être peindre pour décrire cette scène. La mère
dans la cour me saluait de sa grosse main travailleuse. Une treille sans feuille
couvrait le ciel étoilé et les tortillements de ses branches formaient de belles
figures sur le mur bleu de la maison. Seules la lumière de son seuil, les
rougeoiements du four et la lune éclairaient la nuit.
Quand le soleil se voile
Le 29 mars dernier, une éclipse totale de soleil a eu lieu, visible dans une bonne partie de la Turquie, le "rayon" traversant le pays en diagonale du nord-est au sud ouest.
Beaucoup de touristes sont venus à cette occasion car la Turquie était le pays traversé par l'éclipse où les conditions d'observations étaient les meilleures.
Les médias avaient largement relayé l'info afin de sensibiliser la population à ce phénomène astronomique rare.
Beaucoup de gens ici, en majorité les villageois, continuent à croire aux superstitions ancestrales entourant l'événement. L'éclipse annoncerait pour eux un malheur, la colère de Dieu, un début d'apocalypse. Alors ils restent cloîtrés chez eux et ils prient. J'ai pu constater la réalité de ce fait.
Pour l'occasion, j'étais allée à Amasya, l'éclipse était à 14h06 et finissait à 14h08, c'est très peu mais cela suffit à être impressionnant, je peux vous le dire!
Je suis allée dans le village de mes amis: ils avaient fait leur prière avant que je n'arrive et ils n'étaient pas du tout enthousiastes à l'idée de voir une éclipse totale de soleil (il faut dire qu'ils sont habitués: en 1999 Amasya était l'endroit où l'éclipse se voyait le mieux).
L'appréhension dominait leurs sentiments. Ils avaient sorti de vieilles radios d'hôpital totalement déconseillées pour regarder le soleil.......car ça brûle la rétine sans qu'on s'en aperçoit.
Le jour était magnifique, pas un nuage dans le ciel, une chaleur réconfortante, une lumière qui faisait briller la campagne. Les enfants de l'école s'étaient réunis dans la cour, chacun avec sa radio, attendant, leur uniforme bleu à la collerette blanche les rendait étonnants, images du passé….
Dans les rues, aux balcons, on observait à travers les filtres la disparition progressive du soleil qui ne se faisait pas encore sentir concrètement dans l'atmosphère.
Dans les conversations revenait la crainte d'un tremblement de terre. Ici, on n'a pas oublié le tremblement de terre meurtrier de 1999 survenu juste après l'éclipse aux environs d'Istanbul (environ 17 000 morts).
Les deux événements n'ont pas de liens prouvés scientifiquement mais dans l'histoire, ils ont souvent coïncidé. Ce sujet est très sensible en Turquie, pays situé sur des failles sismiques. Amasya particulièrement est sur un épicentre, c'est la ville la plus menacée dans les tremblements de terre e n Turquie… Voyez comme je choisis bien mes lieux de résidence !
Chacun ici peut raconter un tremblement de terre qu'il a vécu ou qu'un de ses proches a vécu. Malheureusement pour les gens d'ici, les promoteurs immobiliers ne respectent pas du tout les conditions de construction. Par exemple, les fondations sont ridiculement peu profondes.
Pendant les conversations éparses des villageois, on avait vu les animaux inquiets et agressifs. Un coq nous avait foncé dessus… Le temps s'était recouvert d'une couche sombre comme si par magie on voyait à présent la nature à travers un filtre. La lune était parvenue a plus de la moitié du soleil.
Les oiseaux étaient devenus fous dans le ciel, ils faisaient des piques et partaient en vrille.
Il n'y avait plus qu'un croissant de soleil, nos amis s'étaient réunis en groupe, comme par réflexe protecteur, c'était les femmes, les hommes se tenaient plus loin, allez savoir pourquoi....
Il était étrange de voir le ciel toujours aussi vide de nuages alors que la campagne s'était obscurcie, avait perdu de son éclat, comme une fleur se recroqueville sur elle-même.
Il faisait froid comme en pleine nuit.
Et ce fut la nuit: une drôle de nuit, pas vraiment totale, à l'arrière du minaret du village demeurait une lueur orange, une flaque de pollen brouillée.
Une phosphorescence nous permettait de distinguait les choses alentours.
Quelques cris stupéfaits. La campagne s'était tue, même les moineaux qui s'excitaient dans leur buissons. Les chiens avaient pris leur jambes à leur cou.
On sentait une sorte de lourdeur sur nos épaules, comme si on était nous aussi affectés par ce changement soudain.
On pouvait ôter nos lunettes sans risque et alors la peur malgré tout était submergée par la splendeur du spectacle: un astre muet à la couronne blanche irrégulière flottant seul dans le ciel. La lune poursuivait sa course, laissant un minuscule croissant de soleil à nouveau apparaître. et cette infime raie de lumière suffit à recouvrir toute la terre, à réveiller les oiseaux, à nous éblouir.
Sur le sol, on pouvait voir des ondulations de chaleur (les physiciens expliqueront le phénomène). Un coq chanta… tous applaudir au miracle, car malgré tout s'en était un, tous soulagés.
On retourna dans les maisons, un peu sonnés. Il faisait froid encore, et la fin de l'éclipse fut une heure après environ.
C'était la première fois pour moi, cela parait invraisemblable de voir le soleil recouvert d'un cache, comme on se sent alors étonnement déboussolé !
A présent, il faudra attendre 55 ans pour voir la même chose....
Claire
30 mars 2006