PORTRAIT
D'UN TURCOPHILE
Geo
C’est
l’aube de l’an 1 nouvelle version, une étoile brille dans le ciel et les
trois mages-femmes, s’affairent devant le berceau du nouveau-né.
Nous sommes à Athènes, dans une clinique sous l’Acropole, le 21 février
1954 ancienne version. Pas de vaches, moutons et autres animaux présents autour
du berceau, hygiène oblige et seulement une colombe divine qui fiente le rebord
de la fenêtre en attendant sa concubine.
Ainsi naquît, celui qui allait apporter un peu plus de 400 messages au forum de
BBT à ce jour et gagner trois billes turquoises, qui lui permettent de déguster
au baklava lumineux, après avoir goulûment fini son plat de résistance, le
kebab tournant.
Sérieux ou cons peu importe, l’important est de participer dans cette
ambiance chaleureuse, qui crée cette communauté virtuelle, nourrie de son désir
de voir son pays avancer dans la voie du progrès et de la démocratie et sa
propre vie semer des roses.
Une enfance heureuse,
cajolé par les siens comme il se devait à l’unique représentant mâle de la
lignée de Petrakis, originaire de Crète et qui tient ses racines profondes à
un de ces singes savants, qui a su descendre de son arbre pour mieux pouvoir
l’abattre et le transformer ensuite en cure-dents propices à nettoyer sa
dentition des restes de ses congénères dévorés, sur le temple de sa lutte
acharnée pour la domination du monde.
Meilleur élève en
primaire et porte drapeau de son école, se débrouille moins bien par la suite.
Après deux années «excellentes sous tous les rapports» en collège il
commence à fomenter sa révolte personnelle contre ses professeurs qui avaient
crû bon d’adopter la mode «tyrannique» en copiant sur les colonels qui deux
ans auparavant avaient le mauvais goût de s’autoproclamer «sauveurs de la
race grecque orthodoxe». Déjà le lascar ne supportait pas l’autorité.
Il ensuivit tout
naturellement un dédoublement de classe accompagné de l’étonnement du père
qui ne parvenait pas à comprendre comment la fierté de ses spermatozoïdes était
transformée en un «mauvais élément», le directeur du lycée dixit.
Passage du cap «études
secondaires» tant bien que mal et le sursis militaire dans la poche, je saute
dans l’avion à destination de la France et sa cuvette, enneigée et grise
ville de Grenoble.
Deux premières années à glander allègrement et à étudier à fond les
environs de la ville dans un rayon de 500km, dormant à l’aéroport de Genève,
les bancs publics de Florence, le sable de la Côte d’Azûr ou les sièges
dures de la vieille BMW deux temps, qu’on avait dénichée avec un collègue
chez un antiquaire spécialisé de la 1ère guerre mondiale.
Études parallèles aussi sur le ping-pong, préfa (sorte de belote grecque) et
l’anatomie féminine surtout française, par goût de l’exotisme, mais aussi
parce que les minettes grecques, étant tchadorisées et ceinturochastetisées
au pays, elles recherchaient à l’étranger une relation à priori durable et
pas tellement une relation Dura Lex, ayant une aversion congénitale pour le
latin mais pas pour les latins.
À l’aube de ma 3ème
année française je me retrouve inscrit à l’école d’architecture de
Toulouse, ayant quelque temps auparavant pris une option «copine grecque et
corfiote de surcroît» et «militant maoïste», le tout à Grenoble.
Le livre rouge de Mao sous
le bras, une mobylette au bout de l’autre et un baiser d’amour au bout de lèvres,
je me retrouve à Toulouse et plus exactement au Mirail, en train de regarder le
ventre du Concorde qui faisait ses vols d’essais et la jolie table
d’architecte qui régnait au milieu de ma chambre dans la villa (2 niveaux +
jardins) que je louais avec un couple franco-allemand pour la modique somme de
500Frs/mois charges et décharges comprises.
En dehors du fait que
l’archi de Toulouse était vouée au culte de cet imbécile fini qui fut Le
Corbusier et avec lequel je me trouvais en profond désaccord idéologique, l’école
tenait bien la route et m’a permis de faire des avancées spectaculaires
dans la connaissance de la structure et de la forme du bâti, igloos exceptés.
Par contre, je
m’emmerdais un max., parce que je n’avais pas les amis de Grenoble,
l’ambiance de guerre de la salle des A.G. des Grecs, ni les bras accueillants
(j’abrège pour des raisons d’éthique) de ma Dulcinée qui attendait mon
retour dans son château en tricotant la layette de notre future progéniture.
Alors, suite à un mariage civil de complaisance avec ma belle au bois dormant,
je me retrouve à continuer mes études à Grenoble.
Mal m’en a pris.
Médiocre qualité d’études et profs presque nuls, me conduisent, deux ans
plus tard, à lever les voiles pour Paris et l’école d’Urbanisme de la
jadis héroïque université Paris VIII, la célèbre Vincennes 68arde, qui située
dans la flore du bois du même nom, accueillait la faune de tous les continents.
Je me découvre une vraie
passion pour ce métier et pour Paris.
Je finis mes études, mais
je me retrouve devant un dilemme de taille.
Impossible de trouver du travail parce que la crise du bâtiment frappait la
France de plein fouet et les licenciements massifs créaient les heures
glorieuses de la courbe du chômage.
Aucune envie non plus, de retourner vivre en Grèce.
J’avais trouvé en France une liberté de mouvement et d’esprit qui faisait
défaut chez mes compatriotes sclérosés dans leur culte de la famille et des
«qu’en dira-t-on » de la société et cerise sur le gâteau, je devais me
taper deux ans de service militaire pour défendre une patrie qui n’avait
absolument rien fait pour moi et ma famille, en m’obligeant à aller faire mes
études à l’étranger et en emmerdant sans cesse mon père pour ses
convictions communistes.
Finalement je me décide
à rester en France.
Mais je zappe l’avenir sauveur – aménageur de la planète (tant pis pour
elle) et je commence à travailler en temps plein dans la restauration, en
suivant la voie que j’avais ouverte deux ans auparavant, pour des raisons
alimentaires.
Là je vais connaître ma
deuxième femme, la première ayant suivi sa propre aventure de vie, suite à un
divorce par consentement mutuel, un an après ma venue sur Paris.
On y vivra ensemble pendant 14 ans sous le régime de concubinage notoire et on
donnera vie à deux enfants : Dimitri, aujourd’hui 18 ans est en deuxième
année de Prépa, et Emilia, 14 ans est en 2ème.
De serveur de restaurant,
je réussis à monter en grade et à devenir patron (gérant libre) d’un
restaurant français sur la Mouff, que j’ai cédé en 1995, pour me retrouver
3 ans plus tard propriétaire d’un restaurant franco-grec dans la vieille
ville de Corfou.
La famille suit et nous
nous préparons à vivre notre aventure grecque.
Un an plus tard nous avons mis la pierre tombale sur notre vie de couple, pour
suivre l’année suivante la mise en bière de la taverne grâce à l’accueil
chaleureux de la population corfiote qui préférait et de loin la crasse et la
mal-bouffe de ce qu’elle connaissait déjà au lieu d’un repas de qualité
pour le même prix, d’un restaurant qui au bout de sa première année
d’existence avait réussi à figurer dans 3 guides internationaux et
l’unique guide grec.
Sans compter bien sûr les tenants des hôtels qui réclamaient du bakchich pour
le conseiller à leurs clients.
Heureusement que les étrangers de Corfou cosmopolite et les quelques Grecs qui
avaient vécu à l’étranger m’avaient montré tout leur estime et leur
sympathie.
Déjà, je commence à
penser à ma future reconversion corfiote et j’opte pendant un moment pour la
création et la mise en vente de petits tableaux de peinture naïve représentant
des paysages et des scènes de vie corfiotes, sans aucune arrière-pensée de
jeter de l’ombre sur l’oeuvre mémorable du Douanier Rousseau !
Là je rencontre ma troisième
femme.
(Petite parenthèse à l’intention des lecteurs qui ont depuis belle lurette
perdus le fil. J’appelle «ma femme» toute femelle qui a vécu avec moi, plus
de six mois d’affilé, à l’exception de ma mère et de ma regrettée sœur).
Ingénieur chimiste de formation, spécialisée dans les études
environnementales, elle m’initie aux joies et aux peines des subventions européennes.
Ayant pris goût, je me plante devant un ordinateur, gracieusement mis à ma
disposition par un ami patron d’un cybercafé et je passe des heures et des
journées entières à étudier le droit communautaire et les procédures qui y
découlent.
Je deviens également un spécialiste des lois grecques qui gèrent toutes ces
questions et armé jusqu’aux dents, je me lance à la conquête de Corfou.
Au bout de 6 mois je finis par connaître 10 maires sur les 13 de l’île, le
Président du Département et la Présidente de la Région Ionienne et quand je
dis «connaître» je sous-entend poignées chaleureuses dans leur bureau et le
numéro de leur mobile dans la poche.
Ayant développé une relation profondément amoureuse, voire érotique, avec
mon nouveau métier de «conseiller en développement» dans lequel je retrouve
mon ancien amour de l’urbanisme, je fonce et je brûle de tout bois en donnant
naissance à des idées nouvelles, originales et créatrices.
Même la moindre randonnée à travers la nature luxuriante de cette île est
une occasion de créer un nouveau projet d’aménagement et de composer toutes
les étapes de sa réalisation à travers les dédales de la législation
grecque et communautaire.
Au début, je travaille gratuitement dans l’espoir de creuser mon trou et de démontrer
mes capacités dans un monde dominé par les relations de copinage politique ou
de magouille sur le dos des subventions européennes.
Bien sûr durant cette période je vis en usant mes bas de laine, mais au bout
d’un an je réussis à devenir conseiller dans une municipalité.
Finalement je me rends compte que j’emmerde plutôt le maire, parce qu’à la
place des magouilles et des combines, je lui propose de suivre la voie du droit,
que se soit grec ou européen.
J’ai bon à avoir des arguments en béton, de monter des dossiers solides et
argumentés et d’avoir collectionné de quoi faire perdre leur place à bon
nombre d’huiles régionales et d’envoyer à la prison pas mal d’autres
dont l’ancien Président du Département et le maire actuel de Corfou,
finalement je ne suis, pour tous, rien qu’un corps étranger, dont ils ne
savent que faire, dans ce mécanisme pourri qui gaspille allègrement les
ressources mises en disposition et condamne toute l’île dans le marasme et le
recul.
Ma carrière a prit fin 3
ans après avoir débuté avec mon départ définitif de l’île, étant donné
que plus rien ne m’y retenait, ni professionnellement ni amoureusement, ma
relation ayant déjà abouti à une impasse.
Maintenant, je me trouve
à Athènes en train d’essayer de monter une entreprise de télé-secrétariat
pour les toubibs, que j’espère voir se matérialiser dans les mois qui
suivent.
Et la Turquie dans tout ça Raymond ?
Ah oui ......j’avais
oublié. !
Eh ben, voilà.
J’ai connu mon premier
Turc (amicalement, bande de malotrus) un soir de '73.
Je jouais avec un copain à tavla et je vois un grand blond aux yeux bleus qui
se pointe et commence à me parler français, comme une vache espagnole.
Étant donné que moi aussi je parlais de la même façon la langue de Voltaire,
il y a eu un sentiment de solidarité qui s’est créé.
Nous sommes devenus de très bons amis, aussi avec un autre Turc, Ahmed,
« mon frère » parce qu’on se ressemblait comme deux goûtes
d’eau.
Le soir de l’invasion de Chypre, nous étions en train de nous amuser ensemble
et nous avons continué aussi imperturbables dans nos occupations, même après
avoir appris par un Grec, les événements qui étaient en train de se dérouler.
Nous l’avons prié gentiment de fermer le transistor qu’il avait apporté et
de nous laisser tranquille avec les histoires de nos gouvernements pourris.
Plus tard à Paris j’ai connu Kenan, qui était le patron du restaurant
italien en face du mien.
Vous voyez le topo ? Un Grec et un Turc, qui tiennent des restaurants français
et italiens !
Dans la même période mon fils qui était en école primaire, avait connu son
premier vrai ami. C’était Turgay ou Turkay (va savoir) le petit dernier
d’une famille d’ouvrier turque.
Il était devenu notre protégé et nous lui apportions l’aide scolaire nécessaire,
que sa famille n’était pas en mesure de lui fournir.
Après ......après plus
rien.... jusqu’au jour où je rencontre les interventions webiennes de
FrancTurk dans le forum d’Info-Grèce. (je ne vous colle pas le lien, parce
qu’il ne vaut pas le détour, moi je me suis barré définitivement, il y a
quelques semaines).
C’est dans ce forum qu’une certaine Truegirl a laissé le lien pour
BBT.
Je l’ai suivi par
curiosité et bien m’en a pris, car je suis tombé sur une grande famille
accueillante et chaleureuse.
Je me sens très bien parmi vous et je vous suis reconnaissant d’avoir accepté
cet énergumène, qui joue au vieux singe savant et qui a la fâcheuse habitude
de tourner en dérision, même les sujets les plus sérieux.
Ne m’en voulez pas, c’est une sorte de défense. Une arme pour exorciser ce
monde, si beau et si cruel, en absence du talent à le décrire, comme l’a
fait ce grand humaniste qui fut Romain Gary.
Amitiés à vous tous.
Georges Petrakis
le 31 octobre 2004