PORTRAIT
D'UN TURCOPHILE
Christian LEVRON
Ma
découverte de la Turquie remonte au printemps 1982 lors d’un voyage que
j’entrepris seul à Istanbul. Le hasard m’amena à me rendre dans ce pays.
Mon invitation au festival de Cannes cette année-là fut annulée et je voulus
occuper les congés que j’avais posés d’une façon intelligente. Les
destinations que j’avais dans la tête n’étant pas disponibles, l’agence
de voyage me proposa la Turquie. L’image "radieuse" dont jouissait
ce pays (grâce aux articles des différents médias) m’incita à
demander une période de réflexion avant d’accepter de partir.
Après avoir demandé conseil à des amis (tous négatifs), je décidais malgré tout de « prendre le risque » et d’aller vérifier sur place si la réalité correspondait à la réputation du pays. Tous mes amis m’accompagnèrent à la gare en rigolant et en me faisant leurs adieux du style : « heureux de t’avoir connu » et en fredonnant la musique du film Midnight Express.
J’avoue aujourd’hui qu’une certaine appréhension m’envahit ce jour là. Une petite voix au fond de moi me disait que je devais être inconscient.
Prendre ce risque confortait également l’image que mon entourage avait de moi. A savoir, celle du mec inconscient qui se lance dans tout et n’importe quoi sans réfléchir. J’étais loin de m’imaginer que ce serait le début d’une grande histoire …
Quelle ne fut pas ma surprise en arrivant à l’aéroport « Yesilköy » d’Istanbul de découvrir une armada de militaires. Ce qui correspondait exactement à l’image que j’avais de ce pays !
Je pris la décision de ne pas m’arrêter à ce détail et de rejoindre la ville.
Le choc fut saisissant en découvrant une ville magique et des gens d’une gentillesse extraordinaire loin des clichés de barbares véhiculés par la presse et l’éducation nationale.
Mes deux semaines seul à Istanbul me permirent de faire un break dépaysant et d’apprécier les contacts noués au fil des jours. Je finis par oublier les militaires postés à tous les carrefours et trouvais même qu’ils se fondaient bien dans la masse.
De retour en France, personne ne crut à mon récit et mes amis se dirent qu’effectivement, j’étais un peu bizarre !
Je fis beaucoup d’autres voyages dans tous les coins du monde mais aucun n’égala ce que j’avais vécu durant ces deux semaines.
Je retournai en Turquie en 1985 avec un copain et là encore, la magie opéra.
Ce pays commença par m’obséder : « Un jour, j’irai vivre là-bas » me dis-je.
En 1986, une rencontre en France avec un réfugié iranien précipita les choses. Ce garçon, devenu un ami, se trouvait dans l’obligation de quitter le territoire (fin de visa non renouvelable). Ne sachant ou aller, je lui conseillai de se rendre en Turquie. Il me semblait qu’il pourrait enfin poser ses valises dans un pays ou les gens seraient plus proches de sa manière de vivre.
Un contact était maintenant établi dans ce pays qui me permettait de m’y rendre régulièrement. Deux ans plus tard, je lui demandai de trouver une solution pour que je puisse enfin réaliser mon rêve
Je pris la route de la Turquie en 1988 en laissant tout derrière moi !
Différents jobs dans le tourisme me permirent de subvenir à mes besoins. Mon travail me fit rencontrer beaucoup de monde et parmi eux, Figen, celle qui devait devenir ma femme un an plus tard.
Une seule chose me posait problème : la langue turque. La non connaissance de cette langue limitait mes relations aux seules personnes qui avaient la maîtrise du français ou de l’anglais.
Je pris alors le taureau par les cornes et m’inscrivis à la FAC de lettres d’Izmir.
L’apprentissage de cette langue hors du commun fut plus que laborieux mais ma persévérance porta ses fruits.
La FAC de ma future femme se trouvant à côté de la mienne, cela facilita bien des choses…
Notre mariage eu lieu en 1989 à Kusadasi. C’est alors que je ressentis un lien définitif avec ce pays. J’avais toujours eu l’intime conviction d’appartenir à ce peuple mais cette fois-ci, c’était comme si je concrétisais sur papier quelque chose dont j’avais la certitude. Ce mariage était l'aboutissement logique d’une démarche et d’un sentiment qu’il m’est difficile d’expliquer. Si j’étais croyant, je dirais que dans une précédente vie, je devais certainement être Turc ou quelque chose dans ce goût-là.
Par la suite, ma femme et moi, effectuâmes plusieurs allers/retours entre la France et la Turquie avant de nous installer définitivement en France fin 1994.
Difficile de choisir entre son cœur et son portefeuille. Disons qu’aujourd’hui, nous sommes des réfugiés économiques en France !
Depuis, nous avons mis au monde deux charmantes filles qui ont la double nationalité et s’épanouissent dans notre famille mi-turque mi-française.
Elles sont élevées dans le respect des croyances ou non-croyances d’autrui. Nos différences ne sont en aucun cas un obstacle mais une richesse. Les deux familles l’ont compris et nous n’avons d’ailleurs aucune anecdote croustillante ou diffamatoire à déplorer.
Nos enfants, si petites soient-elles, maîtrisent les deux langues comme leurs parents. Il est clair que cela est indispensable.
Nous fêterons le 26 septembre prochain nos 14 ans de mariage. Je tenais à le préciser et j’en profite pour faire passer un message positif à tous ceux que le doute habite. En effet, nombre de discours archaïques des familles d’immigrés turques, concernant les couples mixtes, me font bondir et reflètent un manque d’éducation et de respect des autres. Cette manière de penser n’a plus cours en Turquie que dans les campagnes (parfois encore dans les villes malheureusement).
Sinon, j'aurai bientôt 43 ans, suis titulaire d’une maîtrise de commerce international et travaille au sein d’un organisme HLM . Fonctions qui me permettent d'utiliser mes connaissances en langue turque lorsqu'il s'agit de faciliter les relations entre l’office et les locataires turcophones.
A ce jour, j'ai ainsi été amené a travailler avec des Turcs, des Arméniens, des Azéris, des Iraniens et des Kosovars.!
Pour en revenir à ma turcophilie, je reste convaincu que le fait de vivre dans la région égéenne a facilité mon intégration au sein de la société turque. Cette partie du pays étant connue pour son ouverture d’esprit certainement due au fait que de nombreux autochtones possèdent des ancêtres venus des quatre coins de la Méditerranée.
Pour conclure, je dirai que l’important n’est pas ce que l’on est mais ce que l’on devient au contact des autres.
Je n’ai pour ma part jamais eu le sentiment d’être biculturel puisque je suis Turc dans l’âme depuis toujours.
Mes beaux-parents me disent même que je suis plus Turc qu’un Turc.
Est-ce un défaut ou une qualité ?
A chacun son opinion, mais la mienne est toute faite !
Christian Levron
Le 3 septembre 2003