LA CONTRIBUTION DU GRAND HISTORIEN GILLES VEINSTEIN

 

Avec l'aimable autorisation du site http://www.tetedeturc.com  

 

 LA TURQUIE EN EUROPE ?

Revue l'Histoire, n° 273

De Soliman à Atatürk. « Les Turcs regardent vers l’Europe »

 

Interview de Gilles Veinstein, Professeur au Collège de France

La Turquie a-t-elle une histoire européenne ? La question a été débattue avec passion à l’occasion de l’élargissement de l’Union européenne, en décembre 2002. Pour y répondre, Gilles Veinstein, spécialiste du monde turc, remonte ici dans le temps.

L’Histoire : Le sommet de Copenhague, en décembre 2002, a soulevé la question de l’intégration de la Turquie à l’Union européenne. La géographie n’indique-t-elle pas clairement que la Turquie est asiatique avant d’être européenne ?

Gilles Veinstein : Effectivement, géographiquement, la Turquie n’est en Europe que pour une partie très réduite de son territoire. Mais on voit bien tout ce qu’il y a d’irrationnel à fonder une construction politique sur des critères géographiques. Car l’Europe est une construction arbitraire des géographes – limitée de manière conventionnelle à l’est par l’Oural à la fin du XVIIIe siècle. Les Grecs et les Romains ignoraient ce concept. Leur civilisation s’est développée à cheval sur ce qu’on appelle aujourd’hui l’Europe et l’Asie.

Pour définir l’Europe beaucoup éprouvent le besoin d’invoquer aussi l’histoire. Les pays de l’Europe géographique auraient une histoire commune (affirmation pour le moins contestable). Histoire à laquelle la Turquie n’aurait pas part. C’est cette affirmation qu’il convient de discuter.

L’H. : Pourtant, l’Empire ottoman, qui précède la Turquie moderne, semble bien s’ancrer en Anatolie, en Asie donc, et dans le monde musulman ?

G. V. : Évitons tout amalgame entre l’histoire de l’islam et l’histoire de l’Empire ottoman. Cette dernière est singulière. A l’origine, l’Empire ottoman se perçoit et est perçu comme le successeur des Byzantins. La prise de Constantinople par Mehmet II en 1453 qui en fait sa capitale en est le symbole le plus fort.

« Le sultan parle le grec, le slave, le latin »

La revendication de cet héritage se manifeste de multiples façons. Le personnel dirigeant est recruté parmi les grandes familles byzantines. Tandis que l’église Sainte-Sophie à Constantinople, transformée en mosquée, devient un haut lieu de la dynastie : plusieurs sultans y sont inhumés.

L’H. : Au-delà de cet héritage byzantin, quelles relations l’Empire ottoman entretient-il avec l’Europe ?

G. V. : Les relations sont constantes. Au XVe-XVIe siècle particulièrement, l’Empire ottoman est un ensemble cosmopolite, ouvert sur le monde.

Mehmet II, qui règne dans la deuxième moitié du XVe siècle, tout musulman qu’il est, est un vrai prince de la Renaissance. Il s’entoure d’un cercle d’humanistes italiens et grecs, il fait copier de nombreux manuscrits grecs. Lui-même parle un peu le grec, le slave, le latin. Il appelle à sa cour un peintre vénitien fameux, Gentile Bellini, qui, entre autres, exécute son portrait.

Au XVIe siècle, Soliman le Magnifique est lui aussi très informé de ce qui se passe en Europe occidentale, notamment par le biais de son grand vizir, Ibrahim Pacha (lui-même d’origine grecque). Et il se fait fabriquer à Venise une tiare à quatre couronnes, pratique inexistante dans le monde musulman, mais grâce à laquelle il se pose en rival direct du pape et de Charles Quint.

L’H. : Et sur le plan diplomatique, y a-t-il une reconnaissance réciproque entre l’Europe et l’Empire ottoman ?

G. V. : Dès le règne de Mehmet II et, plus évidemment encore, un siècle plus tard, sous celui de Soliman le Magnifique, l’Empire ottoman est un acteur essentiel du jeu diplomatique européen. Ce n’est pas un hasard si les ordres des premiers sultans, les traités qu’ils signent sont rédigés aussi bien en turc ottoman qu’en grec, en italien ou en slave, langues officielles de sa chancellerie.

Les rois de France ont très bien su surmonter la différence de religion (au grand scandale de leurs ennemis chrétiens) en s’alliant avec les sultans ottomans. Au XVIe siècle, François Ier et Henri II se sont servis de la menace ottomane virtuelle contre Charles Quint. J’ajouterai deux points sur ces relations entre l’Europe et l’Empire ottoman : les échanges économiques (les Vénitiens et leurs comptoirs jouant un rôle important d’intermédiaire) ; les flux de personnes. N’oublions pas que les Juifs chassés d’Espagne et du Portugal en 1492 se sont réfugiés dans l’Empire ottoman, à beaucoup d’égards plus tolérant que le monde chrétien.

L’H. : N’y a-t-il pas eu de la part des sultans des velléités de fermeture à l’Occident ?

G. V. : A partir de la fin du XVIe siècle, en effet, suite à la conquête des provinces arabes, l’État ottoman devient le champion d’un rigorisme musulman sunnite. Avec pour conséquence une certaine fermeture, voire une ankylose de la vie intellectuelle, scientifique et technique qui peut s’accompagner du refus des apports européens. L’imprimerie est ainsi bannie par les clercs et ne pénètre l’empire que par le biais des minorités chrétiennes ou juives. Les découvertes de Copernic, de Galilée ou de Paracelse ne « passent » pas. A la fin du XVIIe siècle, la situation de la Sublime Porte se dégrade, ses armées subissent de graves revers (devant Vienne en 1683), des provinces européennes sont perdues (Hongrie, Transylvanie). Les sultans prennent conscience de leur retard par rapport à l’Occident. Ils cherchent désormais à adopter les techniques militaires européennes.

L’H. : Et, en Europe, comment a-t-on perçu ce voisin ?

G. V. : Les sentiments à l’égard de l’Empire ottoman se partagent entre la peur du Turc et l’admiration pour ses succès. Les récits de voyage d’Occidentaux dans le monde ottoman se multiplient à partir du XVIe siècle. Au-delà de l’exotisme, et après la condamnation de principe de l’islam, ils peuvent être l’occasion de louer certains traits de cette civilisation (la rapidité de la justice rendue par le cadi, la propreté de la population qui se rend au hammam) – manière également de critiquer en creux ce qui se passe chez soi.

L’H. : Sur le long terme, l’Empire ottoman s’est-il davantage tourné vers l’Europe que vers ses autres voisins ?

G. V. : L’Empire ottoman a établi des échanges diplomatiques et culturels avec tous les mondes qui l’entouraient : Iran, Inde, Asie centrale. Pourtant, c’est vers l’Europe qu’il regarde le plus constamment, c’est elle qui, par excellence, est source d’inspiration.

« On dévore les romans français, Alexandre Dumas, etc. » Dès le XVIIIe siècle se constitue une élite occidentalisée qui, au cours du XIXe, voyagera, apprendra les langues étrangères, dévorera les romans français à la mode (Ponson du Terrail, Xavier de Montépin et, bien sûr, Alexandre Dumas).

Les idées de la Révolution française ont également profondément imprégné le monde ottoman. La montée des nationalismes, qui conduira au démembrement de l’empire, en est une conséquence. Et lorsqu’il s’agira de réformer l’empire, au XIXe siècle, c’est encore l’Europe qui servira de modèle.

L’H. : Ces réformes, en quoi consistent-elles ?

G. V. : C’est ce qu’on appelle les « Tanzimat ». Cette campagne de réformes est lancée en 1839 : l’égalité en droit de tous les ressortissants de l’empire est établie. Dans les décennies qui suivent, des mesures sont prises dans les domaines administratif et juridique : des codes de droit, inspirés des pays européens, se substituent à la législation ancienne. L’œuvre de laïcisation est largement entamée dès cette époque.

L’H. : Une œuvre achevée avec l’arrivée au pouvoir, après la Première Guerre mondiale, de Mustapha Kemal. La Turquie qui s’appuie désormais sur la seule Anatolie choisit de s’occidentaliser…

G. V. : La nouvelle capitale est, il est vrai, établie à Ankara, en plein cœur de l’Anatolie. Mais cette ville devient le centre d’un modernisme militant.

Pour Mustapha Kemal, l’objectif est clair : faire de la Turquie un pays moderne, c’est-à-dire occidental. A partir des années 1920, la Turquie se dote d’institutions imitant celles de l’Europe, adopte l’alphabet latin, le système métrique, le calendrier grégorien. L’égalité juridique des hommes et des femmes est affirmée et les femmes obtiennent le droit de vote. Le voile islamique est interdit.

L’H. : Dans la période contemporaine, comment analysez-vous les tentatives d’intégration de la Turquie à la Communauté européenne ?

G. V. : On l’a souvent répété ces derniers mois, la volonté manifestée par la Turquie de rejoindre la CEE est ancienne (un premier accord d’association a été signé en 1963). Ce que je constate, c’est qu’avant 1989 et la chute du mur de Berlin, qui l’a brutalement déclassée, la Turquie était considérée comme un candidat sérieux à l’intégration. Les seules objections alors formulées étaient les faiblesses économiques du pays et la crainte d’une immigration turque trop importante. On ne s’inquiétait nullement à l’époque de savoir si la Turquie appartenait à l’Europe !

L’H. : Pensez-vous que la Turquie est prête pour intégrer l’Union européenne ?

G. V. : Cette question dépasse mes compétences ! Et il faudrait pour répondre savoir ce que sera l’Europe. Qui le sait ?

Pour ma part, je me suis contenté de répondre à ceux qui proclament du haut de leurs certitudes qu’il y aurait une histoire européenne, « une et indivisible », et que l’histoire de la Turquie lui resterait radicalement étrangère, par une vision totalitaire, plus ou moins clairement affirmée, des allégeances confessionnelles.

(Propos recueillis par Héloïse Kolebka.)