"La Turquie fait partie de l'Europe"
Ismaïl Cem, ministre des Affaires étrangères
"La Turquie fait partie de l'Europe"
par Nükte Bouvard, Dominique Lagarde
L'Express du 09/03/2000
Ismaïl Cem, ministre turc des Affaires étrangères, a joué un rôle décisif pour faire accepter que son pays soit candidat à l'Union européenne

© Y.Logghe/AP-Boomerang
Ismaïl Cem

- Le statut de candidat, reconnu à votre pays en décembre, lors du sommet européen d'Helsinki, implique pour lui une mise à niveau, notamment dans le domaine de la démocratie et des droits de l'homme. Est-il envisageable que la Turquie - déjà montrée du doigt sur ce point par le Conseil de l'Europe - puisse devenir membre de l'UE sans avoir aboli la peine de mort?
- Il est exact que l'Union européenne, comme le Conseil de l'Europe dont elle s'inspire sur ce point, prône l'abolition de la peine de mort, et que notre législation actuelle, sur cette question, est un obstacle à notre adhésion. Nous en sommes tout à fait conscients. Un projet abolissant la peine de mort avait même été déposé au Parlement peu avant les élections du printemps 1999. Mais après l'arrestation du chef terroriste (1), la question est devenue sensible, tant dans l'opinion qu'au sein de la majorité gouvernementale. Je suis cependant convaincu que nous franchirons le pas, même si je ne peux pas vous dire quand. J'ajoute qu'aucune exécution capitale n'a eu lieu en Turquie depuis 1984.

- Toujours dans le domaine des libertés, votre gouvernement est-il prêt à réviser le statut de la minorité kurde pour, notamment, lui permettre d'exprimer son identité et sa culture, comme, là encore, le demandent les Européens?
- Nous ne considérons pas les Kurdes comme une minorité, car l'origine raciale ou ethnique de nos concitoyens n'est pas pour nous un facteur pertinent. En Turquie, le terme de «minorité» ne peut s'appliquer qu'aux non-musulmans, comme le stipule d'ailleurs le traité de Lausanne de 1923. C'est l'héritage de l'Empire ottoman, qui ne fait aucune distinction entre ses sujets musulmans et qui montre une grande tolérance envers les non-musulmans. La république laïque a repris cette tradition en termes modernes. Nous ne sommes pas pour autant opposés à la liberté d'expression, culturelle et démocratique. Déjà, nos citoyens d'origine kurde peuvent librement parler leur langue, diffuser des programmes de radio, publier des livres et des journaux. Notre intention est d'élargir ces droits, afin de nous mettre au niveau des pays de l'Europe occidentale. Des progrès ont été faits. J'aurais aimé que l'on aille un peu plus vite. Mais c'est un processus qui se poursuit.
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- Dans quels domaines? L'école? La télévision?
- L'école, non, parce que nous considérons que l'enseignement doit se faire dans la langue de la République. La question de la télévision est en revanche, effectivement, discutée. Des chaînes en langue kurde existent d'ailleurs de facto depuis quelques mois, même si elles n'ont pas actuellement de base juridique.

- Récemment trois maires appartenant au Parti de la démocratie du peuple (Hadep, prokurde) ont été interpellés, et inculpés. Ils venaient de rencontrer la ministre suédoise des Affaires étrangères. Certains y ont vu un avertissement à l'UE pour qu'elle cesse ses pressions...
- Il est vrai que l'opinion publique n'a pas apprécié que le chef de la diplomatie suédoise prenne contact avec ces trois maires, avant même de s'entretenir avec le gouvernement. Leur inculpation n'a cependant rien à voir avec cette rencontre. Il est normal que la justice turque puisse inculper des personnes soupçonnées d'aider une organisation terroriste, même s'il s'agit d'élus. Comme dans n'importe quel autre pays européen, il va y avoir une enquête, et il reviendra aux tribunaux de se prononcer. Si, en Corse, un maire ou un député était soupçonné de financer le terrorisme, ne ferait-il pas également l'objet de poursuites judiciaires?

- On vous reproche aussi les procès intentés à ceux qui expriment un point de vue différent sur la question kurde, et une législation sur ce point très restrictive...
- Il y a encore dans notre arsenal législatif des mesures qui s'expliquent par les nécessités de la lutte contre le terrorisme auquel nous avons été confrontés toutes ces dernières années. Ce sont des reliquats qui devraient disparaître, s'il se confirme que ces épreuves sont derrière nous.

- Toujours selon les «critères de Copenhague», qui fixent les conditions de l'adhésion à l'UE, il semble que le rôle politique que joue l'armée en Turquie - notamment à travers le Conseil national de sécurité - soit un autre obstacle difficile à contourner...
- Même si elles sont parfois exagérées, je trouve que les critiques qui nous sont adressées par les Européens sont souvent fondées. Sauf sur le rôle de l'armée. Là, je ne suis absolument pas d'accord. Historiquement, l'armée, en Turquie, a été un agent de modernité. Aujourd'hui, on ne peut pas dire qu'elle ait un rôle politique. Le Conseil national de sécurité, où siègent des représentants des autorités civiles et militaires, traite de questions qui concernent la sécurité générale du pays.

- Même quand ses avis aboutissent, comme en 1997, à empêcher un parti de gouverner?
- Nous étions confrontés à une montée du radicalisme religieux qui risquait de déboucher sur des violences. Il y avait bien un problème de sécurité, d'ailleurs ressenti comme tel dans la société.

- Vous vous êtes entretenu à deux reprises depuis le début de l'année avec votre homologue grec. Ces rencontres vous ont-elles permis d'avancer sur les dossiers les plus difficiles, comme celui de Chypre ou celui des frontières en mer Egée?
- Le problème de Chypre concerne la République turque de Chypre du Nord et l'administration chypriote grecque au sud, et c'est à eux de négocier. Sur les autres questions, notamment celle des frontières en mer Egée, je pense que nous allons pouvoir progresser. Incontestablement, l'atmosphère a changé.

- Certains Européens craignent que l'Europe ne perde sa cohérence géographique, voire son identité, en reculant ses frontières pour intégrer la Turquie. Que leur répondez-vous?
- La décision du sommet d'Helsinki modifie effectivement les frontières de l'Union européenne. Tant que celles- ci passaient par les Balkans et la mer Egée, elles se confondaient avec celles de la Grèce et de la Turquie. Nos deux pays se retrouvaient sur la ligne de fracture, et ils étaient, de ce fait, presque condamnés à la confrontation. Avec l'admission de la candidature turque, le problème gréco-turc change de nature. La Turquie fait désormais partie de la géographie de l'Union européenne. Est-ce que cela modifie l'identité de cette Europe? Je suis de ceux qui pensent que oui. Et je m'en réjouis. La décision d'Helsinki, que je trouve très courageuse, signifie que l'Union européenne est devenue laïque.


 

Extrait du discours de Monsieur Ismail Cem,
Ministre des Affaires étrangères de la République de Turquie,
lors du déjeuner de travail du Conseil Affaires générales
de l'Union européenne Bruxelles, le 13 septembre 1999

 

Madame la Présidente, Chers Collègues, Mesdames, Messieurs,

Je remercie la Présidente, Madame Halonen, ainsi que mes homologues, de m'avoir invité à ce déjeuner de travail. C'est un honneur et un plaisir pour moi de m'adresser à de si distingués collègues.

Je voudrais tout d'abord exprimer à l'Union européenne ainsi qu'aux peuples et aux Gouvernements de ses Etats membres, ma profonde appréciation pour leur participation matérielle et morale aux efforts que nous avons déployés pour surmonter la tragédie que nous vivons. Vous avez été extrêmement amicaux, généreux et efficaces. La Présidente Halonen, le Commissaire van den Broek de même que leur délégation nous ont rendu visite à Ankara quelques jours après le séisme. Vos jeunes gens et jeunes filles étaient à nos côtés, recherchant des survivants parmi les décombres et risquant quelquefois leur vie pour sauver les nôtres. En fait, tous les pays, tous les peuples ont accouru pour apporter une aide humanitaire, médicale, technique et financière. Plus de quatre-vingt pays ont manifesté une solidarité extraordinaire . Nous leur sommes reconnaissants à tous. Nous ne les oublierons jamais. Je voudrais présenter des remerciements particuliers à notre voisine la Grèce pour son assistance rapide et chaleureuse, et je partage sa douleur face au tragique tremblement de terre que les Grecs viennent de subir a leur tour.

Le tremblement de terre en Turquie a été terrible ; il a touché une zone où vivent vingt millions de personnes, sur 400 kilomètres de long et 150 km de large. Nous avons perdu plus de 15.000 personnes, et le nombre des personnes qui ont perdu leur logement est estimé à quelque 400.000. Nous pleurons nos morts : ils représentent une perte irrémédiable pour notre nation.

Le séisme nous a obligés à réviser certains de nos plans économiques pour l'année prochaine. Nous sommes convaincus que la Banque Européenne d'Investissement va apporter une contribution substantielle à nos efforts pour une reprise rapide. Le séisme a touché une région hautement industrialisée, mais nous avons été soulagés de constater que l'infrastructure économique n'était pas endommagée dans son ensemble. Les installations industrielles devraient retrouver leur capacité normale dans un laps de temps aussi court que celui d'un mois. Nous avons toutefois une vaste tâche de reconstruction devant nous.

Des tentes ont été procurées à tous les sans-abri. Les besoins et services essentiels tels que les soins de santé et la scolarité sont organisés. Nous nous efforçons d'assurer des abris appropriés et des logements préfabriqués avant la venue de l'hiver. Les travaux de planification de logements permanents et de reconstruction sont en cours. Nous espérons qu'avec l'aide des organisations internationales compétentes, nous serons en mesure de surmonter cette tragédie incommensurable.

Je vous remercie une fois de plus pour votre solidarité et votre amitié. Ce que vous avez fait et ce que vous faites ne sera jamais oublié.

Je voudrais aborder les relations entre la Turquie et l'Union européenne sous l'angle du passé historique. Je poursuivrai ensuite en évoquant certains domaines d'intérêt mutuel, et m'attacherai enfin à l'état actuel des affaires.

En fait, notre longue histoire a été façonnée par un processus encore en cours a l'heure actuelle d'interaction avec l'Occident de même qu'avec l'Orient. En tant que pays et en tant que peuple, nous nous trouvons au carrefour des civilisations. Historiquement parlant, nous vivons dans une vaste géographie qui a fourni au commerce ses grandes routes commerciales, et aux idées et aux religions leur point de dissémination. L'environnement extérieur, les dynamiques extérieures et l'interaction avec l'Europe, tantôt conflictuelle, tantôt harmonieuse, ont constitué entre autres les facteurs décisifs de notre développement historique. La présence turco-ottomane en Europe aux 15 ème, 16ème et 17ème siècles a suscité de nouveaux idéaux et de nouveaux modes de relations sociales. Les valeurs humaines et une organisation hautement égalitaire, efficace et sophistiquée ont modifie les réalités d 'une époque où sévissaient le féodalisme, l'intolérance et l'exploitation des masses.

Cette nouvelle civilisation et ses valeurs morales ont contribué au passage du moyen âge vers les temps modernes. Ceci a conduit la Turquie a devenir un havre de paix pour les masses ethniques et religieuses persécutées au 16ème siècle et ultérieurement , un rôle que la Turquie a repris durant la Deuxième Guerre mondiale.

A l 'approche de la période contemporaine, l'interaction historique avec l'Occident a contribué aux dynamiques externes, pour la plupart positives, qui ont mené aux réformes institutionnelles des 19ème et 20ème siècles en Turquie.

Il est intéressant de noter que les pères fondateurs de la République de Turquie au début des années 20, sortant des champs de bataille où ils avaient affronté les forces d'invasion occidentales, se sont essentiellement inspirés des modèles occidentaux pour créer une société démocratique et une république laïque. Ceci prouve notre sens pragmatique, mais aussi la capacité de la Turquie de dépasser les anciens griefs et de créer le futur.

Le développement historique de la Turquie, ses caractéristiques cosmopolites, sa civilisation comprenant des valeurs tant occidentales qu'orientales, une multitude de croyances et d'appartenances ethniques confèrent à la Turquie une unique identité :

Nous nous considérons à la fois européens et asiatiques, et estimons que cette pluralité est un avantage. Nous sommes dès lors troublés lorsque la dimension européenne de notre identité est contestée ;

Si être européen relève d'une définition " historique " ou " géographique ", nous avons vécu 700 ans de notre histoire en Europe, en tant que pouvoir européen. Notre histoire s'est façonnée tant à Edirne, Tetova, au Kosovo et à Sarajevo qu'à Bursa, Kayseri, Diyarbakir et Damas.

Si être européen relève d'une définition " culturelle ", les choses se compliquent davantage ; si être " européen " relève de critères religieux, la définition peut ne pas être appropriée. Mais si la " culture européenne " se définit, telle qu'elle l'est par l'Union européenne, en termes de " démocratie ", " droits de l"homme ", " état de droit ", " égalité des sexes " et " laïcisme ", alors, en dépit de la nécessité d'un certain progrès sur quelques points, nous participons et contribuons à cette " culture européenne " contemporaine depuis 75 ans.

Je voudrais aborder quelques éléments de la " culture européenne ", car il me semble qu'il y ait quelquefois ici un certain besoin de contribuer à une meilleure compréhension.

J'ai toujours dit, en tant qu'auteur, politicien, aussi bien que ministre, qu'il y a certains retards dans certains points de notre développement démocratique, bien que la Turquie soit un des pionniers en Europe dans certains domaines de la démocratie tels que l'égalité des sexes, le vote des femmes, la laïcité, l'ascension sociale, etc. J'ai également indiqué que, dans certaines critiques formulées, le point de départ pouvait être justifié en général. Cependant, les conclusions d'ensemble, de même que l'image distordue et exagérée qui apparaît parfois, ne sont pas justifiées.

Ce n'est ni une excuse ni un prétexte, mais il est évident que les difficultés auxquelles nous avons à faire face dans le développement de certains aspects de notre démocratie sont principalement dues à l'horrible campagne de terrorisme dont nous sommes la cible. Ces 15 dernières années, les terroristes ont tué des milliers de civils . Il est arrivé notamment que 128 instituteurs d'école primaire soient abattus en groupe.

Comme l'a expliqué notre Premier Ministre, Monsieur Ecevit, plus nous nous libérerons des contraintes du terrorisme, plus rapide sera le rythme de nos réformes démocratiques. Nous sommes en fait sur le point de venir à bout du terrorisme. Des changements positifs se produisent d'ores et déjà :

Il est intéressant de noter que, ces trois derniers mois, le Parlement, réalisant une performance-record, a adopté deux amendements constitutionnels essentiels et soixante-deux lois, y compris plusieurs réformes : la composition des Cours de Sûreté de l'Etat a été modifiée pour ne plus comprendre que des juges civils (le 18/6/1999) ; les peines frappant les individus responsables de mauvais traitements des personnes arrêtées ou emprisonnées ont été considérablement alourdies (le 26/8/1999) ; les procès ou sentences pour encouragement au terrorisme ou au sécessionisme par voie de publications ont été ajournés (le 28/8/1999) ; la loi sur le Repentir a été adoptée, assurant une remise partielle de peine pour ceux qui ont participé à des organisations ou actes terroristes, mais qui n'ont pas commis de meurtre ou d'attaque armée, à condition de n'avoir pas fait partie du cadre dirigeant de leur organisation (le 26/8/1999).

Je ne pense sincèrement pas que ceci aurait été possible il y a un an, lorsque le terrorisme n'était pas aussi limité dans son champ d'action qu'aujourd'hui.

Je voudrais également souligner que les modifications conceptuelles et législatives représentent une tendance encore à l'oeuvre et alimentée par le des dynamiques internes de la Turquie.

D'autre part, je voudrais dire que certains événements normaux sont parfois considérés comme extraordinaires dans l'opinion publique étrangère. Je pourrais citer en exemple l'audience accordée par le Président de la République aux maires élus des régions du sud-est du pays. A l'issue d'une rencontre saluée comme très positive par les maires, notre Président a indiqué qu'il n'y avait aucune différence entre les maires élus de tel ou tel parti, tant qu'ils exerçaient leur fonction selon les droits et obligations constitutionnels. De fait, ces maires représentaient des municipalités situées dans une région où, dans le cadre du projet du GAP, des fonds d'investissements gouvernementaux énormes sont octroyés, et où sont mis en oeuvre des encouragements particuliers à l'investissement privé.

Une des causes de certains malentendus est la différence de perception fondée sur des expériences historiques différentes.

Lorsque l'on analyse et que l'on comprend le tissu social de la Turquie, les critères fondés sur l'appartenance raciale comme un instrument distinctif et essentiel mènent à des suppositions erronées.

En Turquie, nous ne concevons pas l'origine raciale de nos citoyens comme un facteur pertinent. Personne ne se soucie en fait de la race de l'autre. La Turquie ottomane et républicaine étant une géographie riche de millénaires d'histoire, nous sommes constitués de nombreuses origines ethniques et de cultures variées.

Le concept de race en tant que facteur distinctif et en tant que signe principal des " minorités " ne convient pas à nos réalités et à notre perception. En Turquie, où l'interprétation et la mise en pratique ottomanes de l'Islam est une des composantes principales de l'identité culturelle, et où, des siècles durant, l'Etat a oeuvré a maintenir unis une multitude d'ethnies, la " race " n'existait pas en tant que catégorie sociale et politique. Le facteur distinctif essentiel était religieux, appliqué avec une grande tolérance, et les différences étaient toujours conçues en termes de religion : les musulmans et les non-musulmans. Au demeurant, les " sujets ottomans musulmans ", qu'ils se trouvent à Sarajevo, au Kosovo, à Istanbul, à Kayseri, Damas, Alger ou ailleurs, et quelle que soit leur origine ethnique, avaient un statut rigoureusement égal.

Ceci constitue le fond de notre perception actuelle. La Turquie contemporaine se fonde sur cet héritage non discriminatoire, et l'a développé à travers son processus de modernisation. Lorsque certains académiciens occidentaux appliquent leur version de l'analyse sociale reposant sur leur expérience socio-culturelle propre, ils aboutissent à leur conclusion en mettant l'accent sur l'ethnicité comme facteur social. C'est probablement la raison pour laquelle ce genre d'analyse engendre des conclusions erronées, et la raison pour laquelle les turcs musulmans, d'origine balkanique, kurde, caucasienne ou autre se sentent irrités du fait de découvrir qu'ils sont considérés comme " minorités " dans le discours européen.

Un dernier point de nature politique : je me dois de préciser que je suis catégoriquement contre les politiques et partis fondés sur des critères ethniques. Souligner et encourager les différences ethniques dans un pays engendre en général des résultats néfastes. Je crois que ce genre d'approche devrait désormais être du passé, où les politiques ethniques ont récemment coûté la vie de 200.000 personnes en Bosnie et au Kosovo, dans un passé qui n'est pas si lointain, à 7 millions d'Européens.

Ceci ne veut évidemment pas dire que je ne suis pas, que nous ne sommes pas favorables à la liberté d'expression culturelle et démocratique pour chaque citoyen qui en ressent le besoin.

Chers collègues,

Je voudrais à présent partager avec vous mes vues sur l'état actuel des relations entre la Turquie et l'Union européenne ; et sur la proclamation officielle de la Turquie comme candidat à l'adhésion, pour devenir éventuellement un membre de l'Union.

La Turquie est associée à l'Union depuis 1963. Tous les Gouvernements successifs se sont alignés sur les objectifs de l'Accord d'Ankara. Réfléchissant à la candidature et à l'adhésion de la Turquie, je me suis toujours demandé quelle serait sa contribution réelle, et quelle serait la valeur que la Turquie ajouterait à l'UE ? Et quels avantages la Turquie pourrait-elle tirer du fait de faire partie de l'UE ?

En ce qui concerne les avantages, je crois que faire partie de l'Union va procurer à la Turquie un défi et une opportunité plus large d'atteindre une position supérieure dans tous les aspects de sa vie organisationnelle, politique, sociale, démocratique et économique. Les acquis historiques, culturels et géographiques de la Turquie, qui lui donnent une interaction étendue avec notre environnement international, accroissent la contribution des dynamiques externes positives.

Je pourrais me référer aux aspects positifs de notre partenariat existant dans le cadre de l'Union douanière ; c'était un grand défi il y a seulement quatre ans, mais cette Union a motivé la Turquie pour atteindre une compétitivité économique, une infrastructure industrielle et une compétence comparables à celles de l'Union européenne. Je ne nie pas les restrictions et les charges que ce partenariat nous a créé non plus, comme le déficit qui avoisine les 10 milliards de dollars dans la balance commerciale avec les pays de l'Union, et que nous avons des réclamations et des propositions qui devraient être débattues davantage. Toutefois, nous sommes déjà intégrés dans la dimension économique de l'Union . Ce défi et cette participation nous ont facilité la construction de l'économie la plus dynamique et la plus compétitive dans une géographie très étendue, de l'Europe centrale en Asie et au Moyen-Orient. Je dois aussi ajouter que nous avons achevé cette Union sans une assistance économique notable de l'UE, et même sous que celle-ci ait respecté ses obligations financières.

Je crois que la mise en oeuvre du processus de participation à la dimension politique de l'Union européenne apportera des résultats analogues permettant d'atteindre des niveaux supérieurs de rationalité. J'escompte là une interaction positive.

Nous nous trouvons en outre dans une meilleure position pour tirer des avantages de ce processus, du fait que nous bénéficions de la présence du Gouvernement fort et d'une majorité solide au Parlement, privilège dont nous n'avons pas joui en Turquie depuis cinq ans.

Ce que la Turquie pourrait apporter à l'Union européenne tient son expérience historique d 'une nature différente ; une dimension que seul un pays qui, au cours des siècles, était le représentant d'une immense géographie et d'une véritable culture, pourrait offrir. Et qui, en fait, représente la fermeté de son évolution républicaine et démocratique, et son rôle unique en tant que " modèle ". Seul pays du monde islamique qui prône les idéaux et pratiques d'une démocratie pluraliste, la laïcité, l'état de droit, les droits de l'homme et l'égalité des sexes, la Turquie bénéficie du privilège de représenter le paradigme du modernisme. Elle est un centre d'attraction pour des immenses masses de population qui, à travers le monde, aspirent à la démocratie et à la modernisation.

En outre, le cadre politique de l'après guerre froide a vu l'apparition ou la confirmation de plusieurs Etats indépendants. De la multitude de ces nouveaux Etats, presque tous -dans les Balkans, dans le Caucase ou en Asie centrale- sont des pays avec lesquels la Turquie partage une histoire et une langue communes, et avec lesquels elle a une affinité culturelle. Ceci confère à la Turquie un nouvel environnement international de dimension historique et culturelle. Ces Etats se sont rapidement mis à se structurer et à ouvrir leurs économies aux investissements étrangers ainsi qu'à la concurrence internationale. La Turquie, en tant qu'acteur de longue date dans ces géographies, est devenue un partenaire vital dans la restructuration économique de ces Etats. Ainsi la Turquie se présente-t-elle comme un épicentre politico-économique pour cette réalité euroasiatique en formation, et constitue pour l'Europe un point de passage historique, culturel et économique.

Il me semble néanmoins que l'Union européenne n'est pas encore décidée sur les politiques qu'elle pourrait adopter quant aux défis créés par les nouvelles géographies émergentes ; s'intéresse-t-elle aux vastes opportunités par lesquelles elle pourrait retrouver de nouvelles dimensions économiques, historiques et culturelles ; souhaite-t-elle contribuer au rapprochement des civilisations dans un monde déchiré par le fameux débat sur l'affrontement des civilisations ; assumera-t-elle davantage de responsabilités en vue de créer un monde meilleur pour tous ?

La Turquie contribue à toutes ces causes d'une manière positive et peut-être de façon plus décisive.

Pour conclure cette analyse plutôt longue, je voudrais faire trois suggestions :

En vue de développer davantage nos relations, l'approche basée sur la confrontation qui a prévalu de temps à autre doit être délaissée de part et d'autre. D'une manière générale, les problèmes sont résolus de façon plus efficace si les sensibilités, les préoccupations et les contraintes de l'autre partie sont pris en considération.

Je pense que si nous travaillons ensemble, nous pourrons créer un climat de compréhension, qui sera productif et bénéfique pour la Turquie, pour l'Union européenne et pour l'Europe.

Pour emprunter les termes d'Eward Said, l'Europe occidentale a considéré la Turquie comme " l'autre " pendant une longue période de son histoire. La Turquie était l'antithèse, l'étrangère et la différente. A présent, il y a des évidences manifestes qui montrent que cette catégorisation malheureuse est dépassée. Il est de notre responsabilité mutuelle d'assurer que cette tendance positive se développe davantage.