TURC DE FRANCE
Sipa
sans «hioglu»
Le fondateur
de l'agence photo, Göksin Sipahioglu, poussé dehors par l'actuel propriétaire.
Par Frédérique
DESCHAMPS
samedi
22 novembre 2003
Sipa a
été rachetée en septembre 2001 par Sud Communication, qui appartient
personnellement à Pierre Fabre.
«Et merde...» Göksin Sipahioglu s'est tourné vers la fenêtre et sanglote, cramponné au combiné téléphonique. A l'autre bout du fil, Luc Delahaye, photographe de Magnum qui a commencé sa carrière chez Sipa, est bouleversé par l'annonce du départ du patron et fondateur de la première agence photographique française. Mercredi, François Mattei, rédacteur en chef à France-Soir, a lui aussi appelé le patron de Sipa pour lui dire sa tristesse. Et lui rappeler une anecdote : au début des années 70, jeune photographe, il s'était pointé chez Sipa avec un billet d'avion pour Beyrouth, l'envie de faire un reportage, mais pas un sou. Sipahioglu lui avait refilé une facture de Sipa à l'attention du quotidien l'Orient-le Soir avec un petit mot pour son rédacteur en chef lui demandant de régler le montant au porteur...
Débrouillardise.
L'histoire illustre bien le système Sipa, tout entier façonné à l'image de
son fondateur, débarqué de Turquie en France en 1966, à 40 ans, comme
correspondant du journal Hürriyet. Un système fait de débrouillardise,
de flambe, de coups tordus mais aussi de travail acharné et de passion dévorante
pour le news. Trois ans plus tard, dans 16 mètres carrés sur les
Champs-Elysées, Göksin Sipahioglu fonde l'agence photographique Sipa, où il
est aussi photographe. Dans les années 70, Sipa devient une incroyable pépinière
de jeunes talents (Reza, Abbas, Delahaye, Apesteguy...). Les trois A (Gamma,
Sipa, Sygma), qui font de Paris la capitale mondiale du photojournalisme, se
livrent une guerre acharnée .
Mais à la fin des années 90, l'arrivée du numérique, le net recul du marché du news photographique et la concurrence des agences filaires (AP, AFP et Reuters) auxquelles la plupart des journaux et magazines sont abonnés mettent les agences photo en grande difficulté financière. Les trois A sont cédées: Sygma à l'américain Corbis en 1997, Gamma à Hachette-Filipacchi en 1999. En septembre 2001, c'est au tour de Sipa. Après des mois de négociations avec Reuters, Göksin Sipahioglu choisit finalement de se vendre à Sud Communication, propriété personnelle de Pierre Fabre, des laboratoires du même nom. Le montant de la transaction n'a jamais été révélé. «Tout ce que je peux vous dire, c'est que c'était beaucoup, beaucoup moins que les 22 millions de dollars que m'avait proposés Corbis en 1997 pour racheter l'agence», raconte le fondateur de Sipa.
Septembre 2004.
Une des raisons qui ont poussé Göksin Sipahioglu à opter pour Sud
Communication est sans aucun doute l'assurance de pouvoir continuer à exercer
son métier. Car, à 76 ans, il n'imagine pas se ranger. «Une clause du
contrat prévoyait que je reste à la tête de l'agence jusqu'en septembre 2004.»
Pourtant, aujourd'hui, Sipahioglu a décidé de jeter l'éponge. Ce grand
Turc à l'allure de roseau ne tient pas à s'étendre sur les raisons de ce départ,
«une décision prise en commun avec Sud Communication». Il invoque le
choix du nouveau propriétaire de Sipa de sous-louer un étage de l'agence pour
compenser la cherté du loyer. «Il y a là 30 millions de photos : 100 000 négatifs
de Raymond Depardon, les photos de Serge Lido, l'intégralité du fonds de
l'agence Dalmas... Je ne peux pas accepter de laisser déménager tout cela.
D'ailleurs, il n'y a pas de place ailleurs.» Difficile pourtant d'imaginer
que le litige se limite à cette question. Peut-être aurait-on demandé au
vaillant vieillard des sacrifices impossibles au regard de son sens de la tribu
qui faisait l'âme de cette agence bordélique mais toujours prompte à vous «démerder
le coup».
«Financièrement, l'agence ne va pas si mal que ça, affirme Sipahioglu. Nous continuons à perdre de l'argent, mais moins qu'avant. Nous sommes la première agence photographique française en terme de chiffre d'affaires.» Certains des derniers coups du Turc ont effectivement permis de redresser la barre : un contrat d'exclusivité avec TF1, un autre avec Endemol, les producteurs de la Star Academy. «Aux débuts de l'agence, j'allais photographier les cocktails. ça rapportait pas beaucoup, 250 francs. Mais ça permettait de financer autre chose», explique l'ancien journaliste quand on lui demande s'il n'a pas l'impression d'avoir vendu son âme au diable. «Sipa pourrait tout à fait être rentable s'il n'y avait pas cette récente loi qui nous oblige à payer tous les photographes en salaire et non plus en droits d'auteur. Nous sommes le seul pays d'Europe, avec la Suède, à avoir une loi aussi idiote. Du coup, nous avons dû salarier 27 photographes et nous passer des services des pigistes. Alors que, dans cette profession, on a toujours besoin de sang neuf...»
Fin d'une ère.
«Sipa continuera sans moi», affirme le séducteur au nez d'aigle. Mais
nombreux sont ceux qui voient dans son départ la fin d'une ère. «Même un
surhomme ne pourrait pas remplacer Göksin, confie un collaborateur. La
photo de l'attentat à Istanbul vendue cette semaine en exclusivité à Paris
Match, c'est lui qui l'a trouvée en feuilletant un journal turc ce week-end.
Il a appelé et l'a rachetée.»
Le contrat signé avec Sud Communication lors du rachat stipule aussi qu'en
cas de départ, Sipahioglu doit attendre trois ans avant de pouvoir ouvrir une
nouvelle agence. «Sinon, je louerais tout de suite 16 mètres carrés sur
les Champs-Elysées, lance Sipahioglu dans un éclat de rire. Mais on m'a
aussi proposé de partir en commande pour faire des photos à Bagdad. Je suis prêt.
Il faut juste que je décide quel appareil photo acheter. D'autant que je ne
sais pas me servir du numérique...»