Ok-anim.gif (510 octets) Le devenir des femmes turques dans une histoire d’immigration

Geneviève Crouzet et Marie-Vincent Querraux
de la Compagnie des Filles de la Charité, vivant à Chateauneuf sur Loire (Loiret) en lien étroit avec des familles turques.

En mai 1995, Laurence Arven dans Témoignage Chrétien, brossant "le portrait d’une intégration ", signalait l'exception turque : "Sans qu'on puisse savoir si le phénomène est seulement lié au caractère récent de leur arrivée en France, les immigrés turcs manifestent un repli communautaire… 87% des femmes nées en Turquie ne parlent pas le français et sont complètement coupées de la société française »
C’est vrai, on l’a maintes fois constaté, les difficultés inhérentes à la population turque viennent en grande partie de l’isolement qui fragilise la cellule familiale et par voie de conséquence, de l’inadaptation aux structures du pays d’accueil qui en résulte.
Pour comprendre cette difficulté d’intégration de la femme turque, il faut la restituer dans son contexte initial. Elle est tributaire d’un passé fait de traditions familiales et communautaires bien ancrées, fondées de plus sur l’inégalité des sexes.

  • Tributaire de son passé
  • Affrontée à une autre culture
  • L'enfant, intermédiaire de l'ouverture
  • Le pays d'accueil et le difficile passage
  • La jeune fille turque
  • Les jeunes couples
  • Vivre ensemble avec les familles turques
  • Laisser le temps...
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    Tributaire de son passe

    Enfant, l'éducation familiale qu'elle a reçue I' a orientée vers une disposition inconditionnelle à l'obéissance à I'égard du père, du frère et plus tard du mari et de la belle-famille.

    Adolescente, elle a intériorisé que la femme est née pour transmettre la vie et que le foyer familial est son univers. Là, elle brode, prépare son trousseau, entretient la maison, et prend soin des plus jeunes. Elle subit le contrôle communautaire qui s'exerce plus particulièrement sur le comportement de la fille et de la femme, aussi bien à l'intérieur qu’à l'extérieur de la maison, et qui se solde par des interdits de toutes sortes, entraînant des restrictions dans toute relation avec les garçons auxquels il lui est interdit de parler.

    Et, très tôt, elle épouse I'homme que ses parents estiment devoir lui donner.

    Elle passe alors sans transition dans la demeure de sa belle-famille le jour de son mariage, et poursuit ainsi une existence toute disposée à l'obéissance à son mari et à ses beaux-parents Elle entretient la demeure familiale, fait le pain, lave, carde et file la laine, assure les gros travaux ménagers et les travaux des champs, sans compter les naissances successives, qui accroissent encore son fardeau.

    Dès son entrée dans la belle-famille, elle se doit d'être solidaire avec tous les membres du clan familial. C'est elle qui reçoit la parentèle et bénéficie de tout un réseau de soutien tissé par ses relations de voisinage (relations toujours féminines).

    Dans les villages, les femmes ne vont que très rarement à la mosquée. La villageoise anatolienne n'a qu'une faible connaissance de l'islam : son Dieu Allah est I’Unique, elle fait le Ramadan, parle du voyage à la Mecque d'un membre de sa famille, elle connaît le nom des fêtes religieuses sans savoir exactement ce qu’elles représentent ; par contre, elle a fortement intériorisé les interdits de toutes sortes, alimentaires, vestimentaires, religieux qui pèsent sur elle.

    C'est cette femme, façonnée par des années de tradition, qui est arrivée en France il y a 15 ans, peut-être 20 ans, avec mission de transmettre à sa descendance la culture traditionnelle qu'elle-même avait reçue.

    Et ce fut la plongée dans l’inconnu d'une autre culture, d'une autre langue, d'une autre religion, d'un autre climat, d'un autre mode d'habitat, d'autres habitudes alimentaires... sans compter I'arrachement affectif inhérent à toute immigration.

     

    Affrontée à une autre culture

    A son arrivée en France, I'absence de structure d'accueil en direction des femmes immigrées n'a pas facilité ce premier contact avec une civilisation si différente de la sienne. Et lorsque ces structures se sont mises en place ça et là, trop vite on a voulu organiser des actions collectives auxquelles elle n’était pas préparée.

    La femme turque, habituée à gérer les affaires domestiques à l'intérieur du foyer, avait besoin de beaucoup plus de temps pour d'une part, franchir une norme qua n'est pas naturellement la sienne et d'autre part, saisir l'impact que ces rencontres pourraient avoir dans son existence.

    Son projet à elle a été de recréer dans la solitude de I'appartement qu'elle occupait dans la cité, le mode d'existence qu'elle, menait Ià-bas. Elle a simplement continué à faire son pain, a laver, carder, filet la laine, a écraser les graines de pavots dont elle agrémentait Ies miches des pains qu'elle confectionnait, ou qui, additionnés au biberon du bébé, favorisaient son sommeil.

    Il a fallu qu'elle attende que le mari soit en possession de la voiture pour connaître un certain confort a l'intérieur du foyer, avec I'achat de la machine a laver, et plus tard du frigidaire, puis du congélateur qui lui ont facilité les taches ménagères. Mais il est difficile de sauter à pieds joints d'un mode de vie traditionnel a un autre mode de vie qui a atteint un certain degré d'évolution ; elle continue à garder dans la vie quotidienne les comportements dictés par son milieu, comportements qui étonnent.

     

     

    L'enfant, intermédiaire de l'ouverture

    Et bien sûr, elle a continué à donner la vie. Sa relation à l'enfant est alors de type fusionnel, on le comprend aisément alors qu'elle est sevrée de tout ce réseau de soutien qua ponctuait sa vie. L'arrivée des enfants va quelque peu bouleverser les habitudes domestiques. C'est d'abord le séjour à I'hôpital ou elle découvre une relation privilégiée avec le personnel soignant et perçoit la façon dont les autres mères s'occupent de leur bébé. Très vite, la maman turque va fréquenter la PMI (1). Ici ou Ià, la présence d’interprète aux consultations de nourrissons lui permettra de s'y rendre régulièrement et d'y exprimer ses craintes et ses aspirations.

    N'ayant pas été, elle-même scolarisée en Turquie, la femme turque de la première génération n'a pas réalisé au départ l’importance pour son enfant de la fréquentation de l’école maternelle. A L., petit bourg de la région Centre, le jour ou une famille a accepté d’envoyer son enfant en classe maternelle, c’est toute la communauté qui a suivi.

    Des lors, par le biais de I'école, par le biais de l'enfant initié a de nouveaux modes de vie, de notables transformations vont se faire jour. Insensiblement, la femme turque va laisser pénétrer dans son intérieur des modèles autres que ceux qu'elle a connus.

    Bien que la femme turque de la première génération essaye par tous les moyens qui sont à sa portée de rester fortement reliée à ses pratiques traditionnelles(mass media, radio, vidéo et aujourd’hui parabole), pratiques coutumières ou le rite prend toute sa dimension : suivi scrupuleux des interdits de toutes sortes ; quelquefois même pratique du troc…, elle n’a pu empêcher ce lent travail d’interpénétration des cultures, dès lors que les enfants scolarisés en un premier temps ont poursuivi leurs études d’abord au collège, et parfois au-delà, sans difficulté quand il s’est agi du garçon, avec beaucoup plus de réticence lorsqu’il a été question de la fille.

     

    Le pays d'accueil et le difficile passage

    La première génération a besoin d’être éclairée et rassurée devant le fonctionnement de nos structures scolaires, administratives, médicales... Rares ont donc été les instances du pays d'accueil allant vers la femme turque. C'est toujours elle qui a du -doublement isolé qu'elle était par son mode de vie et I'ignorance de notre langue- se rendre à un rendez-vous, répondre à une convocation, consulter une assistante sociale... Il est vrai que ces contraintes ont fortement soutenu sa progressive adaptation au pays d'accueil. Mais n'aurait-il pas été profitable de prévoir ce passage difficile de là-bas jusqu’ici ?

    Notre Occident cartésien, si attaché au rendement, est si loin de l'Orient tout en nuances, où le temps est un facteur irremplaçable! Il a fallu douze ans pour que certaines de ces femmes, devant les difficultés inhérentes à la perte d'emploi du conjoint, se voient autorisées à se rendre au travail (agriculture et forestage essentiellement). Il est vrai que ce nouveau statut de la femme turque au travail est l’indice de nouvelles relations dans le couple. De plus, la femme turque a acquis plus d’aisance en échangeant avec ses collègues de travail, ainsi qu’une certaine autonomie.

    Il a fallu quinze ans a un groupe de femmes de la première génération pour sortir de l’isolement dans lequel il s’était enfermé et se décider à demander l’instauration d’un stage d’apprentissage du français. Dans ce lent processus d’intégration, l’adolescente vient prendre sa place et jouer son rôle.

     

    La jeune fille turque

    La jeune turque est très réceptive aux nouvelles connaissances qu’elle acquiert, aux nouvelles façons d’entrevoir son avenir, mais elle est en même temps sollicitée par la fidélité à la tradition qui se vit quotidiennement en famille.

    On l’a dit avec juste raison, l’adolescent(e) est en porte a faux entre deux cultures. Bien que son éducation familiale ait tout mis en œuvre pour lui inculper la noblesse des valeurs traditionnelles, la jeune, contrairement a sa mère, est davantage tournée vers l’extérieur.

    Il faudra un certain a la jeune fille pour prendre conscience de son identité et assurer sa personnalité, d’autant plus qu’elle devra compter avec le contrôle social de la communauté qui s’exerce rigoureusement sur ses comportements quotidiens.

    En classe, jusqu’à 16 ans, comme le veut la législation française, elle bénéficie de ses activités proposées : piscine, ciné ma, voyages, plus rarement séjours a l’étranger…, mais elle doit dans la majorité des cas user de beaucoup de diplomatie et de force de caractère pour poursuivre sa scolarité au-delà du collège et par là-même repousser à plus tard un mariage déjà pressenti par les parents.

    Se posent alors les problèmes de formation professionnelle ou de l’entrée au lycée. Etape délicate où le poids de la tradition s’alourdit en même temps que le contrôle du réseau familial redouble de vigilance. Le dialogue avec les parents peut prévenir une attitude de refus : le parcours scolaire que poursuit la jeune fille au pays d’accueil n’est nullement en contradiction avec les valeurs vécues aujourd’hui en Turquie ou le cursus scolaire est offert à tous.

    Des conflits de générations peuvent intervenir lorsque la jeune fille émet le désir de vivre différemment ou manifeste extérieurement une opposition aux volontés parentales ; a la limité, ce peut être le refus d’un mariage arrangé ; ce refus de la tradition peut se solder du coté de la jeune fille par une fugue, ou plus grave encore, par une tentative de suicide.

    Dans ces conditions limites, il est certain que la fille, trop jeune, n'a pas totalement structuré son identité et manque d'appui extérieur solide pour I'aider dans son itinéraire. Ceci étant, quelques-unes de ces jeunes filles, d'origine rurale, ont su modifier progressivement leurs concepts en essayant d’entraîner la famille dans cette évolution.

    F.F.. 24 ans, célibataire, a su refuser deux partis que ses parents lui ont proposés pour pouvoir entreprendre puis terminer ses études universitaires, Aujourd'hui, elle travaille en ville et songe à se marier très bientôt.

    H.K, 19 ans, termine ses études au lycée. Elle a obtenu son permis de conduire et a la chance d'avoir un père autodidacte qui l'a toujours encouragé à vivre avec son temps, H.K, reste très attachée à sa famille, mais connaît parfois la révolte devant les propos hostiles de la communauté environnante qui entend sauvegarder dans l'immigration les valeurs traditionnelles de dépendance pour les jeunes filles et les femmes.

     

    Les jeunes couples

    Beaucoup de jeunes couples, aujourd'hui, essayent de rompre avec la tradition qui veut que le fils aîné habite au domicile des parents. La vie du couple en est sensiblement modifiée ; la jeune épouse peut alors en certaines circonstances participer au pouvoir de décision du mari.

    Il semblerait qua les familles les plus traditionnelles s'efforcent de trouver un gendre au pays d'origine et ce, pour maintenir les valeurs transmises au sein de la nouvelle cellule familiale, alors qua d'autres familles dont le processus d'insertion est plus avancé, souhaitent pour leur fille un garçon de l'immigration. Dans la pratique, ces deux tendances peuvent s'interpénétrer, on ne peut pas généraliser.

    Il faut faire une place toute spéciale à Ia jeune femme primo-arrivante ; elle a souvent fréquenté l'école en Turquie. Sa capacité d'adaptation nous surprend. Une étude sur place a permis de constater que Ia famille turque en Europe en est restée au degré d’évolution que connaissait la Turquie au moment de son départ initial, alors que durant ces dernières années, la vie au village s’est modifiée considérablement.

     

    Vivre ensemble avec les familles turques

    On le voit, la communauté turque rurale de l'immigration, en raison d'un repli identitaire, présente aujourd'hui une configuration en quelque endroit régressive. C'est un fait reconnu. Que pouvons-nous faire, nous chrétiens, dans les structures d'accueil pour, avec elle, essayer de dépasser cette attitude ?

    Il n'y a pas de recettes... Mais on peut s'appuyer sur quelques éléments de soutien que chacun pourra monnayer sur le terrain a partir de situations vécues.

    Rencontrer une femme turque pour faire un bout de chemin ensemble suppose que l'on soit familiarisé avec ce qui fait partie intégrante de sa vie : son passé, son histoire, sa religion, son pays, ses mœurs et coutumes, sa famille, sa façon de vivre etc… Bien sur, un voyage en Turquie profonde éclairerait notre route…

    Quelle valorisation pour un Turc de l'immigration de recevoir dans son village, au milieu des siens, L’ami ou les amis de passage venus le saluer !

    Mais aussi, quelle extraordinaire expérience que celle d'aller renforcer sur place un lien d'amitié, une connaissance, une perception toute intérieure, un dialogue... Et que de portes ouvertes au retour !

    C'est la trop grande indifférence rencontrée au pays dit d'accueil qui a conduit la femme turque a cette situation de retrait.

    L'hospitalité reçue est si chaleureuse en Turquie, que devant le manque d'accueil, de convivialité, d’écoute que chaque famille turque rencontré un jour ou l’autre en France, on éprouve un sentiment proche de la honte. Que l’on soit allé en Turquie ou non, il existe aujourd’hui toute une bibliographie qui peut largement nous éclairer et favoriser les rencontres avec les femmes. Le travail sur le quartier est aussi l’un des meilleurs moyens de relation, a condition d’ouvrir grand ses yeux, ses oreilles, son esprit, son cœur.

    Rien ne remplace non plus la visite au domicile, moyen privilégié qui éclairera sur la connaissance de la cellule familiale, les craintes de la mère concernant la société dans laquelle ses enfants évoluent, les difficultés de tous ordres résultant d'une carence linguistique etc...

     

    Laisser le temps...

    Il est bon de multiplier les contacts personnels avec les femmes turques avant de vouloir les intégrer dans un groupe hétérogène, leur faire découvrir progressivement et en prenant du temps l’intérêt d’une rencontre avec d’autres, en parler avec le couple chaque fois que cela est possible.

    Ce n'est que lorsqu'on a pu voir à l’œil, que I'on a lié amitié, que le courant peut passer.

    Ce sera le moment de faciliter l’approche des structures institutionnelles, de rechercher les médiations possibles pour affermir ce cheminement, de mettre en place des actions valorisant leur expression culturelle : folklore, cuisine, architecture, musique, exposition… toutes rencontres amenant à des contacts collectifs sur le quartier, dans les centres sociaux, dans les journées d’amitié.

    Une fois le réseau de relations établi, il est urgent aujourd’hui d’organiser avec les structures en place, le moyen adéquat pour faire tomber la barrière de la langue qui met de plus en plus la femme turque en position d'infériorité. Elle sait que le mythe du retour n’existe plus et qu’elle a besoin d’apprendre le français pour acquérir une réelle autonomie : son avenir est en France.

    Là encore, il est important de laisser aux femmes turques le temps de recevoir l’information, de percevoir comment elles seront soutenues dans cet apprentissage, de réfléchir aux modifications que la poursuite de telle action entraînera, de savoir le contenu de l’activité et l’approche pédagogique qui lui sera demandée…

    La liste est encore longue de toutes les animations a entreprendre avec la population féminine turque.

    Le repli de cette communauté rurale a eu pour résultat de freiner son adaptation a la vie sociale en pays d’accueil. La femme turque en a été la première victime ; elle en a pris conscience aujourd’hui. Elle attend de nous un soutien pour surmonter les obstacles ; répondre aux sollicitations extérieures et par là-même, élargir son champs d’action.

     

    Geneviève Crouzet et Marie-Vincent Querraux(*)

    (*) de la Compagnie des Filles de la Charité, vivant à Chateauneuf sur Loire (Loiret) en lien étroit avec des familles turques.
    (1) PMI : Protection Maternelle et Infantile

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