Turcs d'Allemagne: De la soumission à la conquête
Les Turcs d'Allemagne

 

Diffusé sur ARTE le jeudi 5 juillet à partir de 20h45

Pour les enfants de l'immigration turque, c'en est fini de la patience, de l'humilité et de la soumission qui furent le lot de leurs parents. Ils interviennent désormais de manière active dans tous les domaines de la société allemande,  se moquent des préjugés et font leur chemin avec un charme conquérant.
Un bilan à nuancer cependant, surtout pour les jeunes Turcs.

Fils d'immigrés, Turcs d'Allemagne

La jeunesse turque en Allemagne

Les Turcs en Allemagne - Rappel de quelques clés

Situation juridique

Dépêche de l'AFP du 30.10.01: "Les travailleurs Turcs "invités" en Allemagne, toujours là 40 ans après"


 

Fils d'immigrés, Turcs d'Allemagne

Devant la diversité de leurs parcours, il est impossible de désigner les Turcs d'aujourd'hui simplement comme des "travailleurs immigrés" ou des "étrangers". Beaucoup se considèrent déjà comme allemands, et leur réussite professionnelle les a propulsés hors du ghetto social des immigrés. Exemples et témoignages.
"Nous sommes les nouveaux Allemands !", dit la star du hip-hop Aziza, qui a toujours refusé quelque signe d'oppression que ce soit, à commencer par le foulard. Terminées aussi les vieilles lamentations sur l'identité déchirée. Les "nouveaux Allemands" ne sont plus assis passivement entre deux chaises culturelles : ils en ont plusieurs et passent de l'une à l'autre sans problèmes ni complexes. Le domaine culturel n'est pas le seul où s'exerce leur percée. En politique, la figure la plus connue est celle de Cem Özdemir, "Souabe d'Anatolie" et député vert depuis 1994. Vural Öger, lui, représente un autre type de réussite où se mêlent politique et esprit d'entreprise : le directeur de l'agence de voyages Öger Tours est aussi l'initiateur d'une fondation pour la promotion de projets interculturels et le seul membre étranger délégué du gouvernement à la commission nationale sur l'immigration.
En littérature, l'un des talents les plus reconnus est celui d'Emine Sevgi Özdamar. La jeune femme enchante les lecteurs allemands par l'inventivité de son langage, dans lequel elle fait passer hardiment les mélodies et les images de la langue turque. "Puisque la langue n'a pas d'os, on peut la retourner dans tous les sens", dit celle qui a renouvelé la puissance de création de l'allemand et qui est aussi comédienne (elle a notamment travaillé à Paris avec Benno Besson sur le Cercle de craie caucasien). L'exploitation d'un double talent va d'ailleurs souvent de pair avec la double nationalité : que l'on pense par exemple aux réalisateurs Hussi Kutlucan et Fatih Akin, qui sont eux aussi comédiens, ou à Tayfun Bademsoy, acteur et directeur de l'agence de casting "Foreign Faces", unique en son genre en Allemagne.
Quant aux musiciens turcs, ils sont présents dans tous les styles, spécialement la pop et le hip-hop (voir Kanakster dans "Music Planet", samedi 23 juin à 00.15), et les DJs font une entrée en force dans les clubs. Les noms de DJ Harkan, Rafet el Roman et Tarkan sont désormais bien connus des jeunes Allemands.

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La jeunesse turque en Allemagne

Evoquant son adolescence, Türkan Gültepe déclare : "J'ai eu de la chance". Aujourd'hui âgée de 30 ans, cette directrice de communication est fière de la vision des choses de ses parents : "Ils avaient le sens des réalités." Au lieu d'économiser tout leur argent pour se bâtir une existence ultérieure en Turquie, ses parents ont investi en Allemagne dans la formation de leurs enfants. "Nous étions six enfants, mais nous avons eu tout ce qu'il nous fallait. Mes parents ont veillé à ce que nous ne soyons pas marginalisés." Ils assistaient aux réunions de parents d'élèves, ils surveillaient nos devoirs, ils ont voulu que leur fille aille jusqu'au bac, puis lui ont ouvert les portes de l'université.
Quand Türkan Gültepe dit qu'elle a eu de la chance, elle pense aussi à la situation qui règne à Neukölln, le quartier de Berlin où elle a grandi : "A l'époque, Neukölln n'était pas comme aujourd'hui. Dans ma classe, les enfants étrangers se comptaient sur les doigts d'une main." Aujourd'hui, Neukölln, comme Kreuzberg, autre quartier berlinois, est marqué de l'empreinte de familles d'immigrants turcs. "Le fossé s'est creusé entre les riches et les pauvres", déclare cette jeune femme germano-turque, chargée de la communication de l'hôtel Intercontinental de Berlin.

Cem ÖZDEMIRCem Özdemir, député au Bundestag (Verts), a passé sa jeunesse en Souabe. Fils d'immigrants turcs, il était alors l'exception. Lorsqu'il déclara, en CM1, qu'il comptait aller jusqu'au bac, nouvelle exception. Plus exceptionnel encore, il fut le premier représentant des "Allemands de fraîche date" à être élu député, puis secrétaire au Bundestag. Dans son bureau, le téléphone n'a plus arrêté de sonner, se souvient celui qui se qualifie de "Souabe d'Anatolie". Ce député des Verts au Bundestag se souvient que beaucoup se demandaient ce que fabriquait ce Turc assis à côté du président du Bundestag. "Beaucoup ne savaient pas qu'il faut avoir la nationalité allemande pour exercer une telle fonction."

Gültepe et Özdemir ont "réussi", comme d'autres enfants de la deuxième et troisième génération, certains d'entre eux sont présents dans le documentaire d'ARTE "Fils d'immigrés - Turcs d'Allemagne". Désormais, on les trouve dans tous les secteurs de la société allemande, qu'ils soient jeunes entrepreneurs, artistes, sportifs, médecins, enseignants ou architectes.
Cependant, seule une fraction des enfants et des petits-enfants des premiers immigrants turcs est parvenue à s'intégrer parfaitement dans la nouvelle société. Les raisons en sont multiples. Fréquemment, les familles pensaient retourner au pays, et c'est dans cette optique qu'elles économisaient. Avec cette idée en tête, il n'était pas nécessaire d'épouser le "pays d'accueil", d'apprendre la langue, de s'informer sur les us et coutumes. Dans ces conditions, on ne s'attachait pas particulièrement à favoriser l'intégration des enfants.

Mais il serait totalement erroné de ne chercher les raisons de ces problèmes que chez les seuls "travailleurs hôtes" (Gastarbeiter). Les responsables politiques allemands ont manqué tout autant de chances d'intégrer ces nouveaux citoyens. Récemment, le sixième rapport familial demandé par le gouvernement allemand faisait apparaître au grand jour que les hommes politiques se comportent encore comme si la plupart de ces immigrés allaient repartir.

Les résultats de cette politique d'intégration manquée sont particulièrement visibles dans des quartiers comme Kreuzberg. Comme le note une travailleuse sociale d'origine turque, on peut y naître et y mourir sans avoir jamais parlé un mot d'allemand. Les voisins parlent turc, comme le boulanger, le charcutier, le médecin ou le personnel de l'agence de voyage ; les programmes de radio et de télévision viennent directement de Turquie via la parabole, presque tous les quotidiens turcs sont vendus au kiosque à journaux. Et même la publicité parle turc : cet "ethnomarketing" permet de cibler directement les 2,2 millions de personnes qui constituent la plus grande communauté d'immigrants en Allemagne.
Dans ces quartiers marqués par l'immigration, l'éducation et la formation professionnelle sont dans une situation souvent catastrophique, même si, sur l'autre versant, les étudiants turcs sont toujours plus nombreux dans les amphis allemands, même si le Centre d'études turques d'Essen a récemment constaté que leur nombre a doublé au cours des dix dernières années, pour dépasser les 23.000.
Plus d'un cinquième des jeunes Turcs quittent l'école sans diplôme, proportion à rapprocher des 9% à peine chez les jeunes Allemands. Le Centre d'Essen constate un recul du nombre de Turcs en formation. Les jeunes filles turques doivent souvent renoncer à leurs ambitions professionnelles, pour des raisons familiales et culturelles. Plus de la moitié des adolescentes turques est sans formation, bien que beaucoup d'entre elles soient fortement motivées. Les chercheurs du Centre d'Essen expliquent ce phénomène par le foyer familial : les parents ne sont généralement pas en mesure d'appuyer les efforts de leurs enfants, n'étant eux-mêmes pas familiarisés avec le système allemand d'éducation et de formation. Il s'agit souvent de familles ouvrières, dépourvues des ressources nécessaires pour permettre à leurs enfants de suivre une qualification professionnelle, mais aussi de familles qui ne connaissent pas les nombreuses aides publiques dont elles pourraient bénéficier.
Pour y remédier, il faut développer d'intenses efforts d'information et de communication. Et à cet égard, les écoles auraient un rôle non négligeable à jouer. Mais les enseignants sont complètement dépassés par la situation - en particulier dans des quartiers " sensibles " comme Kreuzberg. Nulle trace d'une compétence interculturelle des enseignants ; rares sont ceux qui, pendant leurs études, sont formés à travailler dans une classe avec une forte proportion d'élèves d'origine étrangère.
Autre problème redoutable, la maîtrise défectueuse de l'allemand. Des enseignants toujours plus nombreux doivent se rendre à l'évidence : les connaissances linguistiques de leurs élèves turcs, loin de s'améliorer, vont en se dégradant. Les raisons identifiées ont trait à la ghettoïsation de l'habitat et à la présence envahissante des médias de langue turque. Divers projets d'intégration ont été lancés pour améliorer la situation. Pour le moment, les instances scolaires et les politiques en charge de l'éducation nationale considèrent que c'est le bon dosage qui compte. A leur sens, il faudrait que les enfants d'immigrants suivent des cours aussi bien en allemand que dans leur propre langue, et que ces cours débutent dès la maternelle. Autre idée : attaquer les problèmes à la racine, au sein de la famille. En Turquie, l'éducation des enfants est l'affaire des femmes. Compte tenu de la tendance, toujours plus marquée depuis des années, à aller se fiancer dans le pays d'origine, le problème de la langue resurgit à chaque génération. Des cours de langues dispensés à ces jeunes femmes turques leur faciliteraient, à elles-mêmes et à leurs enfants, l'intégration dans la société allemande. Özdemir, député vert, y voit lui aussi une approche à ne pas négliger. De son point de vue, il faudrait qu'à l'avenir tous les étrangers suivent des cours de langue. Evoquant d'autres aspects juridiques en rapport avec la nationalité et la naissance, il souligne que "le seul moyen de s'intégrer, c'est de ne plus se sentir comme dans un pays d'accueil."
Mais il ne s'agit pas de balayer d'un revers de main la langue et la tradition turques. Comme le dit Türkan Gültepe, "dans certaines familles, l'allemand est la seule langue pratiquée. Or je pense qu'il est enrichissant de maîtriser deux langues, d'avoir grandi dans un autre pays et de s'être frotté à deux cultures. Je pioche dans les deux cultures et je me brasse ainsi ma propre culture."

Britta Meyer (ARTE TV Magazin)

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Les Turcs en Allemagne - Rappel de quelques clés

 

Sources :
Was ist ein Deuscher, was ist ein Türke
Symposium germano-turc 1997
Edition Körber Stiftung

Enquête du Centre d'études turques

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Situation juridique

 

Sur le plan du droit international, le droit de la nationalité relève de la compétence des différents États. De manière générale, la nationalité peut être acquise par la naissance ou par naturalisation. Le droit de la nationalité de la République fédérale d'Allemagne repose sur le principe de la filiation (ius sanguini) en vertu de la Loi sur la nationalité en Allemagne et dans le Reich (Reichs- und Staatsangehörigkeitsrecht) en vigueur depuis 1914 et amendée depuis lors à plusieurs reprises. Selon ce principe, toute personne ayant au moins un parent allemand acquiert la nationalité allemande de droit, indépendamment de son lieu de naissance. Est donc étrangère en vertu de cette loi toute personne qui n'est pas allemande au sens où l'entend la Loi fondamentale (Grundgesetz), qu'elle soit née ou non en Allemagne.

Les ressortissants turcs vivant en République fédérale relèvent de la Loi sur les étrangers (Ausländergesetz). Ils ne bénéficient ni du droit de vote ni de la protection diplomatique et consulaire de l'État allemand lors de séjours à l'étranger, et ne sont pas astreintes au service militaire.
Après l'entrée en vigueur de la Loi fondamentale, l'arrêté de police sur les étrangers de 1938 visant à "réduire l'immigration" a continué à s'appliquer dans un premier temps. Afin de faciliter le recrutement ciblé de travailleurs étrangers devenu nécessaire à partir de la fin des années cinquante, une Loi sur les étrangers a été votée en 1965, et a constitué la base de décision pour les autorités compétentes jusqu'à la réforme du droit des étrangers en 1991.

La naturalisation peut s'effectuer de droit ou sur appréciation au cas par cas. Tandis que les modalités sont claires et précises concernant la naturalisation de droit, la décision est laissée dans l'autre cas à la discrétion des autorités compétentes. Les conditions à remplir pour obtenir la naturalisation sont les suivantes : capacité juridique pleine et entière, avoir un logement et la capacité financière d'assurer sa subsistance et celle des personnes à sa charge. Les dispositions de 1977 stipulent également que la naturalisation doit répondre à un intérêt public, émanant de l'État ou de la société.

Une légère modification de la Loi sur les étrangers est entrée en vigueur 1er janvier 1991. Elle a facilité l'intégration des étrangers qui vivent et travaillent depuis longtemps en Allemagne, limitant en revanche l'immigration en provenance de pays ne faisant pas partie de la Communauté Européenne. L'Allemagne exige aujourd'hui un visa pour les ressortissants de presque tous les pays non européens, y compris pour les enfants de moins de 16 ans.
Depuis lors, étaient en droit de se faire naturaliser les jeunes âgés de 16 à 23 ans s'ils vivaient légalement en Allemagne depuis 8 ans et disposaient d'une autorisation de résidence, s'ils avaient fréquenté une école en République fédérale pendant au moins 6 ans et s'ils n'existait aucun motif d'expulsion à leur encontre, de même que les étrangers qui vivaient en Allemagne en subvenant à leurs besoins depuis 15 ans. Pour tous les autres étrangers, la naturalisation restait du domaine de l'appréciation du fonctionnaire compétent, chargé de vérifier entre autres si le candidat "constitue un apport démographique intéressant" et s'il a "un désir volontaire et durable de vivre en Allemagne, une connaissance de base de notre ordre public et un attachement à l'ordre libéral et démocratique ancré dans la constitution.
Les dispositions régissant l'entrée et le séjour de ressortissants des pays de l'UE sont prescrites par une loi particulière, conforme au volet du Traité instituant la CEE consacré à la libre circulation des personnes.

Un nouveau Code de la nationalité est entré en vigueur le 1er janvier 2000.
Il consacre le droit de naissance en plus du droit du sang.
Dès lors, tous les enfants nés sur le sol allemand de parents étrangers acquièrent automatiquement la nationalité allemande à la naissance, si leur père ou leur mère a sa résidence habituelle et légale en Allemagne depuis huit ans au moins et si il ou elle possède depuis trois ans au moins un permis de séjour à durée indéterminée.
En parallèle, les enfants acquièrent généralement à la naissance la nationalité de leurs parents.
Selon une clause "d'option obligatoire", les enfants devront, à partir de 18 ans et jusqu'à l'âge de 23 ans au plus tard, opter pour l'une ou l'autre nationalité : s'ils déclarent vouloir conserver leur nationalité étrangère, ils perdront la nationalité allemande. Cela vaut également pour ceux qui n'auront pas fait de déclaration avant l'âge de 23 ans révolus. S'ils optent pour la nationalité allemande, ils devront en principe prouver avant leur 23e anniversaire qu'ils ont perdu leur autre nationalité. Si l'abandon de leur deuxième nationalité est une tâche impossible ou qui ne saurait leur être imposée, la double nationalité pourra être acceptée sous certaines conditions. Pour cela, ils devront déposer au plus tard dans le courant de leur 21e année une demande d'autorisation spéciale leur permettant de conserver la double nationalité.

Les étrangers qui vivent durablement en Allemagne ont la possibilité d'obtenir la nationalité allemande en se faisant naturaliser. Contrairement à l'acquisition de la nationalité à la naissance, la naturalisation ne s'effectue pas de façon automatique, mais doit faire l'objet d'une demande d'accession à la nationalité allemande.
Les dispositions légales concernant la naturalisation par appréciation au cas par cas demeurent pour l'essentiel inchangées. Cependant, les conditions de la naturalisation de droit ont été améliorées en vertu de la Loi sur les étrangers, et sont désormais les suivantes :
- huit ans de résidence légale en Allemagne
- être titulaire d'un permis de séjour ou d'une autorisation de résidence
- être attaché à l'ordre fondamental ancré dans la constitution (Grundgesetz)
- ne pas exercer d'activités contraires à la constitution
- en règle générale, être capable d'assurer sa subsistance sans avoir recours à l'aide sociale ni à l'assurance-chômage
- ne pas avoir été condamné pour délits, sauf infractions mineures
- connaissance suffisante de la langue allemande.

Double nationalité
En règle générale, les étrangers qui désirent être naturalisés Allemands doivent abandonner leur nationalité étrangère. Des exceptions à cette règle continueront à être acceptées quand l'abandon de cette deuxième nationalité s'avèrera impossible ou difficile, notamment dans les cas suivants :
- pour les personnes âgées lorsque l'abandon de la nationalité étrangère se heurte à des difficultés disproportionnées,
- pour les personnes dont le statut de réfugiés est reconnu,
- lorsque les conditions liées à l'abandon de la nationalité étrangère ne sauraient raisonnablement être imposées (p.ex. en raison du niveau inadmissible des frais encourus pour la procédure de déchéance de la nationalité ou de modalités humiliantes en liaison avec cette procédure) et
- en cas d'inconvénients majeurs notamment au niveau économique ou concernant le patrimoine.

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Les travailleurs Turcs "invités" en Allemagne, toujours là 40 ans après

 

BERLIN, 30 oct 2001 (AFP) - Ils étaient quelques milliers de Turcs à débarquer en 1961 en Allemagne comme travailleurs "invités" afin de combler dans la main-d'oeuvre industrielle la saignée humaine de la Deuxième Guerre mondiale: quarante ans plus tard, les "Gastarbeiter" sont deux millions et envisagent de moins en moins le retour.

A l'époque, l'économie allemande, en plein boom après les pertes humaines et les destructions de la guerre, est en quête d'urgence de main-d'oeuvre: le 31 octobre 1961 entre en vigueur un accord de recrutement signé la veille entre la République fédérale d'Allemagne et la Turquie.

Les premiers Turcs sont accueillis avec des fleurs et des applaudissements par une population allemande qui n'a jamais envisagé de les voir rester, d'où cet euphémisme: "Gastarbeiter". Nombre d'entre eux sont d'ailleurs persuadés qu'ils sont là de façon provisoire, deux ou trois ans, le temps de rassembler un petit pécule.

En 1964, ils étaient déjà un million à répondre à l'appel des entreprises allemandes. Beaucoup sont allés travailler dans les centres industriels de l'ouest du pays, en Rhénanie du nord-Westphalie et au Bade-Wurtemberg, notamment dans l'automobile et le bâtiment.

Pour le député vert Cem Oezdemir, lui-même d'origine turque, ces hommes étaient des "vaches à lait" pour la société allemande. Ils ne coûtaient pas un sou en formation; venus sans famille, ils ne briguaient pas de places en crèche et occupaient souvent les emplois dont les Allemands ne voulaient pas: ouvriers spécialisés (OS) dans les chaînes de montage de l'industrie automobile, manoeuvres dans le bâtiment.

L'intégration n'était pas un sujet de préoccupation, ni du côté des Allemands ni de celui de ces Turcs de la première génération, prisonniers du mythe du retour au pays. Pourtant, petit à petit, ils s'installent, font venir leur famille, leurs proches.

La récession de 1967, le choc pétrolier de 1973, mettent le holà à cet appel de main-d'oeuvre: en 1973, l'accord de recrutement est gelé. Dans le même temps, les premières manifestations de ressentiment envers la communauté turque font leur apparition: ceux qui étaient les bienvenus en temps de croissance ne le sont plus en temps de crise. L'hebdomadaire Der Spiegel titre en juillet 1973: "Les Turcs arrivent - Sauve qui peut".

Aujourd'hui, après 40 ans de présence, la question de l'intégration de cette communauté étrangère, la plus importante d'Allemagne, se pose encore avec acuité. Beaucoup de Turcs se plaignent encore du peu d'intérêt des Allemands à leur égard tandis que les plus anciens, qui se sentent toujours "invités", continuent de se replier sur les ghettos constitués au fil du temps.

Dans certains quartiers de Berlin, il est ainsi facile de faire ses courses, d'aller chez le médecin ou le pharmacien sans parler un mot d'allemand. Toujours dans la capitale allemande, un turc sur deux se marie avec une femme venue du pays, perpétuant ainsi l'obstacle de la langue.

Lundi, le ministre du Travail de l'Etat régional de Rhénanie du nord-Westphalie, Harald Schartau, a reconnu qu'à la fois la classe politique et la société allemande avaient pendant longtemps trop peu fait pour aider à l'intégration des Turcs. Le directeur du Centre pour les études turques d'Essen (ouest), Faruk Sen, parle aussi cependant de "succès étonnants".

425.000 Turcs ont ainsi choisi la nationalité allemande. Parmi les deux millions restants, seul un tiers évoque encore l'idée du retour.

Une étude sur l'intégration menée cette année à l'initiative du gouvernement fédéral révèle que les Turcs se sentent bien mieux en Allemagne qu'il n'est généralement admis. Deux tiers des personnes interrogées sont ainsi persuadées qu'elles parlent bien ou très bien l'allemand, une impression vérifiée. Quatre jeunes turcs sur cinq rencontrent régulièrement des amis allemands. Seuls 17% utilisent des médias uniquement en langue turque pour s'informer. Et ils sont de plus en plus nombreux à se lancer dans les affaires.

30.10.2001