La page d'Özlem

Cette page est consacrée à Özlem, présidente de l'Association Étudiante Franco-Turque (AEFT). 
Özlem pourra donc vous présenter son association et les multiples actions et manifestations que toute l'équipe de l'AEFT réalise avec dynamisme et passion.
En outre, nous vous présentons ci-dessous sa "Lettre" qui a valu à cette jolie demoiselle le premier prix au concours d'écriture de l'association ELELE réalisé en 2001 sur le thème "Ici et là-bas : appartenance à une double culture" . 

 


Ok-anim.gif (510 octets) LETTRE A FRANÇOIS

Izmir, le 08-07-98  01:45

 

François,  

                Cela fait maintenant neuf mois que je suis partie, neuf mois... Je sens que l'autre Zehra qui sommeillait en moi commence à voir le jour. Tu pensais que mon départ était une fuite, tu avais raison, seulement ce n'est pas toi que j'ai fui mais moi-même, cette dualité qui dominait mon existence, que je percevais au départ comme une richesse, me devenait de plus en plus insupportable, j'étais fatiguée ! Fatiguée d'avoir le mal de pays, le mal d'un pays que je n'avais jamais réellement connu.

            Des millions de jeunes rêveraient d'être à ma place, naître et grandir dans le pays des Droits de l'Homme, quelle chance! La France m'a donné un enseignement, une personnalité, une manière de penser librement, un avenir, mon pays d'adoption a nourri mon corps et mon esprit, la logique aurait voulu que je reste là-bas, dans un pays où l'Homme a une valeur, un pays démocratique où il peut réclamer ses droits sans le risque de se faire embarquer par la police, un pays tolérant où maintes cultures se rencontrent et cohabitent ensemble; mais quoi que je fasse, j'ai toujours été attirée par la Turquie, qui elle, offre un style de vie bien différent et très difficile, cela ne veut pas dire que je préfère la Turquie à la France, chose complètement impossible, je ne pourrais jamais choisir entre mes deux pays, de la même manière qu'un enfant ne pourrait pas choisir entre sa mère et son père. Tu m'en veux de t'avoir quitté deux mois avant notre mariage, ce n'était pas un caprice mais un besoin, une nécessité peut être; je n'ai pas pu résister à l'appel incessante de mes origines, quand on me demandait d'où j'étais, je répondais toujours " je suis Turque "', mais jusqu'à quel point je pouvais me sentir Turque si je n'avais jamais vécu en Turquie, si je ne connaissais même pas son Histoire que tout Turc se fait un devoir de connaître, si les Turcs eux-mêmes me considéraient comme une Européenne à cause de ma manière de parler, de marcher, de m'habiller, en venant ici, je voulais me sentir Turque à cent pour cent; un projet qui m'aurait éternellement liée à la France tel que notre mariage m'a fait prendre conscience que j'avais un choix important à faire, la volonté de découvrir mon pays a été plus forte que les sentiments qui nous liaient.

            Cela a été plus dur pour moi que pour toi, crois moi, je suis ta seule perte dans l'histoire, alors que moi, je t'ai perdu toi, mes amis, mon travail, là-bas j'ai laissé mon enfance, j'ai laissé la petite Zehra qui jouait à la marelle, Mme Martine, mon institutrice de cours préparatoire qui m'a appris à lire et à écrire, le bazar en face de la maison où la bonne humeur de Momo était toujours au rendez-vous, l'avenue de la République, mes souvenirs, mes joies, mes tristesses; c'est avec regret et nostalgie que je repense à tout cela, mais aussi avec l'étrange impression que ce n'était qu'un rêve.

            Je vivais avec la présence quotidienne de la Turquie alors que trois milles kilomètres m'en séparaient, ces trois milles kilomètres faisaient d'elle le pays inaccessible, l'objet de mes obsessions, le foyer de tous mes projets, conquérir cette belle inconnue qui cachait en elle mon Histoire, la mémoire de ma famille, était devenu mon seul but, je voulais briser cette séparation qui avait tant fait souffrir mes parents et qui s'acharnait sur moi, en acceptant de m'appeler Zehra Dupont, je me serais condamnée à vivre le restant de mes jours avec le regret de n'avoir jamais connu la Turquie. Mes parents ont toujours rejeté la culture française, je savais qu'ils souffraient et qu'eux aussi étaient marqués d'une dualité, une dualité encore plus complexe que la mienne, je suis persuadée qu'ils ont toujours culpabilisé d'avoir abandonné leur pays d'origine, s'intégrer à la France aurait été trahir la Turquie, une sorte de deuxième abandon; ils sont partis là-bas remplis d'espoirs, de regrets, mais ont également endossé toutes leurs traditions, leur culture, qu'ils nous ont transmis par la suite, en quelques sortes, j’ai toujours vécu en Turquie, comment? Notre Turquie était dans notre salon où défilaient feuilletons et programmes turcs, où les conversations ne se faisaient qu'en turc, notre Turquie était dans notre cuisine, dont les senteurs orientales et envoûtantes nous donnaient l'illusion d'être ici, notre Turquie était dans notre entourage fait de familles turques dans lesquelles nous nous retrouvions, elles avaient leur communauté, et aucun Français n'était admis dans ce cercle de familles turques, aucun élément susceptible de leur rappeler où ils étaient réellement, mais notre Turquie était surtout dans nos esprits, car aussi étrange que cela puisse te paraître, nous pensions en turc.

            Tu m'avais dit un jour qu'il soit Français, Américain, Arabe, ou Turc, un Homme restait un Homme, que mes pensées n'avaient pas de place dans un monde qui se globalisait, un monde où les frontières s'effaçaient : Cette vision est tellement attirante que son aspect utopique en devient presque invisible, quand il s'agit de rêver, je suis toujours la première, mais je n'ai jamais cru en un monde pareil, un monde sans frontières... Quand on y réfléchit un peu, ce serait bien triste, non? Il n'y aurait plus de différence, or on m'a toujours appris que la différence était source de richesse. Mes deux pays sont bien différents, crois moi; la prospérité économique apporte avec elle la perte de valeurs essentielles pour l'épanouissement de l'Homme, les gens se renferment dans leur "chez moi" et adoptent un style de vie dominé par l'individualisme, alors qu'ici, où nous sommes loin de cette prospérité, les gens sont animés par une chaleur et une joie de vivre incroyable, les cris, les rires des enfants, les conversations des adultes règnent dans ces petites ruelles dont certaines sont bien plus défectueuses que la pire des cités banlieusardes françaises, il y a un mouvement continu qui me rappelle à chaque instant que je vis! La couleur dominante est loin d'être le gris, dans le quartier de ma grand mère toutes les maisons ont une couleur différente, rose, vert, bleu... Quel festival! Ce détail qui te paraîtrait minuscule suffit amplement à me mettre de bonne humeur! Ici, mes voisins me parlent, pas seulement pour me dire bonjour, ou me demander de faire moins de bruit, ils me demandent comment je vais, et mieux encore ils écoutent ma réponse, ils m'ouvrent la porte de leur maison, viennent me rendre visite, cela doit te paraître étrange, la plupart des gens ont des soucis financiers, mais ils sont heureux, heureux d'être là malgré tout. Est-ce que l'on t'a déjà proposé un verre de thé chez Carrefour? Moi non plus... Mais ici il m'est impossible de quitter un magasin sans avoir bu une boisson.

            La solidarité est ce qui caractérise le mieux les Turcs, cela fait partie de la personnalité de chacun et est aussi naturelle que respirer; hier, j'ai assisté à une scène qui m'a valu une remise en question, j'ai compris que j'avais beaucoup à apprendre de ces gens que beaucoup prennent plaisir à sous-estimer, une jeune fille se faisait agressée par trois voyous, et en l'espace de quelques secondes, une dizaine d'hommes ont accouru à son secours, sans réfléchir! Te souviens tu de la vieille dame qui s'était faite agressée par deux délinquants dans le métro? Il y avait une vingtaine de personnes dans le wagon, mais personne ne l'a aidée, ni même nous, ses cris resteront à jamais sur ma conscience. Ma plus grande motivation dans mon projet de départ était le désir d'avoir enfin une famille...Une vraie famille!  j'ai réalisé que mes oncles, tantes, cousins, n'étaient pas simplement des cartes postales, des voix que j'entendais de temps en temps au téléphone, mais des acteurs de mon quotidien, des gens que je pouvais voir quand l'envie m'en venait, sans me heurter à un obstacle d'ordre géographique! J'ai enfin goûté au plaisir de leur souhaiter une bonne année de vive voix, de les prendre dans mes bras, les serrer très très fort... Car j'ai un retard de vingt-quatre réveillons à rattraper!

            Aujourd'hui, j'ai réalisé que cette dualité que j'ai voulue fuir restera toujours en moi, elle fait partie de mon identité, la tentative de m'en débarrasser a échoué, car cette fois-ci le "là-bas" qui occupe mes pensées est la France, j'ai compris qu'où que j'aille il y aurait un "là-bas", le pays dont je suis séparée me manquerait, je me rappelle des paroles d'une petite fille à qui on avait demandé si elle préférait la Turquie ou la France, sa réponse reflète parfaitement ce que ressentent tous les jeunes dans mon cas : " Et bien quand je suis en France je préfère la Turquie et quand je suis en Turquie je préfère la France" avait elle répondu. Je suis heureuse d'avoir goûté au sentiment d'être une Turque qui habite en Turquie et regrette la France, te regrette toi, et fière d'être le mélange de deux pays qui se complètent aussi délicieusement.

            "Tu reviendras Zehra, tu verras que tu reviendras", tes derniers mots résonnent à l'infini dans mon esprit, et me blessent, car tu avais raison, c'est toi qui a gagné François,  pour la première fois de ma vie, j'aurais préféré que tu perdes, tu m'as eue... Mais tu as triché! Tu as dit que je reviendrais, à aucun moment tu as précisé que ce serait pour ton enterrement; tu m'as punie de la meilleure manière que tu pouvais, tu as réussi à nous lier pour l'éternité en te condamnant à jamais dans ma conscience.

Zehra

 

Quelques photos d'Özlem

 

Mise en scène d'une pièce de théâtre à Elele