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La page de Mehmet-Ali AKINCI |
Nous publions ci-dessous des
documents envoyés par Mehmet-Ali
AKINCI : Franco-Turc, Docteur en Sciences du Langage et chargé de Recherche au CNRS.
Les pratiques langagières chez
les immigrés turcs en France
Les Turcs... de la naissance à la
mort
Mehmet-Ali AKINCI
Chargé de Recherche CNRS
http://www.univ-rouen.fr/dyalang/
Mehmet Ali AKINCI (texte rédigé en 1992)
DES STÉRÉOTYPES TURCS
Je tiens, pour commencer, à faire remarquer quen Turquie comme ailleurs, les coutumes, les gestes varient sensiblement selon le milieu, le niveau culturel, lâge et le sexe.
LIslam baigne la mentalité populaire turque et imprègne ainsi toute la vie turque, dune manière certes moins directe moins profonde quavant et ceci plus dans les campagnes que dans les grandes villes (noublions pas que plus de 44% de la population est encore agricole et que la foi reste assez vivace chez eux : très vrai pour lest et à nuancer pour la partie ouest). Ainsi la notion Islam demeure dans les esprits pour désigner une culture, une manière de penser.
Les Turcs sont, depuis la fin du siècle dernier, sous linfluence des cultures et valeurs occidentales (cétait également le but des réformes politiques, linguistiques, sociales et économiques lancées par Atatürk pour moderniser le pays) notamment de la culture française (13 lycées et une université en français existent en Turquie : ce sont les lieux de production de lélite turque).
De fortes divergences sont à déplorer entre les milieux cultivés, les grandes villes et le reste de la population : à ce sujet on est parfois surpris par la différence de vie entre la communauté turque vivant en France ( très attachée à ses racines) et la société turque des métropoles qui, sur certains points, a dépassé les occidentaux!
La mode turque après avoir été à la française (fin 19ème et début 20ème) est entièrement à laméricaine (après les années 50 : arrivée au pouvoir des Démocrates en Turquie). Les États-Unis sont un modèle : en lespace de quelques années, plus de 240 chaînes de télévisions alors quavant nexistait quune seule chaîne nationale soumise à la censure de l'État. Cependant, la culture française continue à dominer par linfluence de son vocabulaire (à peu près 3 000 mots français sont recensés dans en turc). Avec sa volonté de vouloir faire partie de la C.E.E. la Turquie fait tout pour plaire aux Européens!
Les stéréotypes donnent une idée du pays, la liste nest bien évidemment pas exhaustive.
2.1 Plan verbo-acoustique
2.1.1 La verbalité au niveau des textes
- Censure de tout ce qui est immoral et contre les principes dAtatürk et de lIslam. De nos jours cette censure tend à disparaître avec larrivée des chaînes privées qui émettent par satellite et parfois de létranger.
- Au niveau des journaux : une guerre totale. Chacun pour attirer plus de lecteurs offre des suppléments en cadeau. Plusieurs journaux (notamment, Hürriyet, Sabah, Milliyet, Türkiye, Aksam) sont vendus a plus de 700 000 exemplaires par jour en moyenne!
- La circulation une vraie jungle, le klaxon est roi. Comme dans beaucoup de pays méditerranéens, cest chacun pour soi ! (La Turquie est placée au second rang en Europe au nombre des tués par accident de circulation).
Méfiez-vous de certains signaux routiers, qui ressemblent à des panneaux daffichage, mais qui portent des slogans vantant les bienfaits de la forêt!
2.1.2 Au niveau de la vocalité
- La langue : comme vous l'avez constaté en cours, contrairement à beaucoup de langues, le turc est une langue extrêmement économe : inutile de faire de grandes élocutions, on peut dire beaucoup en très peu de mots.
- La voix : indice révélateur de hiérarchie. Les commerçants vous accueillent très chaleureusement avec une voix agréable et le sourire, tandis quau niveau des fonctionnaires, laccueil est animal ! Ces gens-là pensent quavec leur diplôme ou statut, ils sont supérieurs à vous, et vous le font savoir de façon assez nette.
- Les élections : si vous séjournez en Turquie lors délections, vous assisterez à un débat public incomparable à ceux dautres pays, où les campagnes minutieusement orchestrées ne permettent pas aux électeurs dy participer quen travers les médias. En effet, en Turquie la campagne se déroule sur la voie publique et dans les cafés. Pendant une longue période précédant les élections, tout le pays se mue en un grand terrain de foire. Les élections sont vraiment loccasion de faire la fête pendant des jours!
2.2 Le Canal visuel
2.2.1 Le système multisignal
2.2.1.1 Au niveau des vêtements
- La tradition est sauve dans la Turquie profonde : les femmes gardent encore les robes faites de tissus multicolores et les hommes les costumes assez sobres sans oublier la casquette turque quAtatürk a imposée contre le turban ottoman. Il est à noter que dun village à l'autre, distant de quelques kilomètres, les habits et les couleurs varient sensiblement. Dans certaines régions il est possible de rencontrer des femmes habillées tout en noir.
- les métropoles : tout le monde est libre de choisir.
- dans les écoles : les écoliers devront obligatoirement porter le tablier noir avec un col blanc, les secondaires, le costume. Vous oubliez votre cravate on ne vous acceptera pas en classe !
- Le vêtement : porteur de sens ? Malgré une percée récente des grandes marques chez les jeunes des grandes villes, les Turcs portent peu dintérêt au vêtement qui garde encore sa fonction unique de protection ; il nest donc pas porteur de valeur, cependant le costume a pour but de distinguer les êtres cultivés (faisant des études ou les ayant faites) du reste de la population.
2.2.1.2 Au niveau des postures, faciès, rides, contractures
- Pour acquiescer ou marquer sa satisfaction on incline la tête de haut en bas. Ce signe peut aussi servir à saluer de loin (entre personnes se connaissant ) on dit en même temps merhaba à voix basse et abaisse la tête pour dire quon reçoit la salutation.
- Pour appeler ou dire approchez on tend le bras en avant, la paume de la main vers le sol, les doigts repliés à angle droit puis on rapproche la main de lépaule.
- Pour dire non ! on lève la tête ou les yeux vers le ciel ou sans prononciation du clic négatif tchik.
- la moustache : signe de virilité chez lhomme ; et la barbe bien entretenue : recommandation de la religion à partir dun certain âge. La moustache est générale dans le pays. Des statistiques en date de juin 1998 a montré que plus de 62% des Turcs sont moustachus, 19% barbus et que plus de 65% des femmes turques préfèrent les hommes avec la moustache.
2.2.2 Le système multimessage
2.2.2.1 Lhumeur et le caractère
- malgré la pauvreté dans laquelle vit la pays, chacun est satisfait de sa situation, un ouvrier peut aussi bien côtoyer un cadre quun fauché.
- le Turc est très têtu : jamais il ne cédera à un chantage au prix même de sa vie.
- il est aussi jaloux et ira jusquà tuer sa femme sil savait quelle le trompe.
- les femmes turques sont assez commères. Une expression dit dailleurs à ce sujet que quand deux femmes se retrouvent, le jour du jugement dernier est proche. Par contre dans certaines régions elle est très courageuse car elle fait le travail de lhomme, alors que ce dernier passe ses journées aux cafés! Notons cependant que la femme turque a été symboliquement portée aux nues, tout le long de lhistoire, comme lincarnation de la maternité et de la famille. Cest pourquoi les Turcs nomment leur terre natale Anatolie, ce qui signifie littéralement le pays des mères. Depuis les réformes dAtatürk le rôle social, politique et économique de la femme sest notablement accru, sans pour autant la détourner de ses tâches de mère et de maîtresse de maison ; fonctions quelle a assurées depuis toujours. Par exemple la femme turque a obtenu le droit de vote en 1934, bien avant les françaises!
- le Turc est solidaire, aimant rendre service, même si en retour il ne touchera rien, pour lui un Dieu vous le rendra un jour est mille fois préférable au matériel. Par exemple : entre amis un seul se charge de payer laddition : pauvre ou riche aucune différence.
- les Turcs sont très superstitieux : vous ne serez pas surpris de voir des pierres bleues appelées nazar boncugu, accrochées partout et surtout aux vêtements des bébés qui ont pour but décarter le mauvais-oeil ou la malchance (il sagit là dune amulette).
- les Turcs marchandent beaucoup, il est possible que vous restiez une heure pour acquérir une marchandise au prix que vous aurez désiré ! Jamais vous ne saurez le prix exact dun article. Ceci est dû je pense au fait que dans les pays musulmans la parole donnée compte plus que lécrit. En France, le droit est surtout écrit, alors que dans les pays musulmans, jusquà des dates récentes, la parole tenait lieu décrit : doù lhéritage pour le marchandage.
Dans les petits commerces, le vendeur et ses clients bavardent, donnant ainsi à chacun loccasion de sexprimer. Le marchandage même, ne se résume pas par une simple confrontation entre des parties adverses, mais toutes ces palabres sinscrivent bien plutôt dans un processus de socialisation, qui souligne le caractère non conflictuel de léchange.
- le caractère reconnu par tous les étrangers : les Turcs sont très hospitaliers. Même si vous nenvisagez pas dacheter dans un magasin on vous commandera quand même le thé turc : la boisson nationale. Dans la rue vous demandez votre chemin à nimporte qui, il vous amènera jusquà la destination demandée.
- Le sport national des Turcs est le football. Des joueurs en herbe aimeront à taquiner le ballon le long des rues et le jour des grands matchs de foot, tous se mettront devant leur télé et surtout en groupe dans les cafés.
- Une soirée typique daprès dîner se présente ainsi : on vous offre dabord des sucreries avec leau de Cologne pour souhaiter la bienvenue, ensuite du café turc et du thé avec des biscuits et des pâtisseries, avant quon ne vienne vous proposer des fruits. En principe, une visite chez des amis dure toujours suffisamment longtemps pour quon vous offre ensuite des boissons rafraîchissantes. Les enfants sont associés à ces soirées. Dailleurs lautorité parentale nest jamais mise en question ; on ne voit rarement denfants contester ce que leur disent leurs parents. En revanche, ils se voient accorder une grande liberté dans les activités quils poursuivent et les endroits quils fréquentent.
- Dans tous les cas, les gens adorent les compliments quon peut faire sur leur famille, leur maison et leurs enfants.
- Il se pourrait que les gens soient blessés si on décline une invitation chez eux. A table, il est
de coutume que votre hôte vous prie instamment de vous servir plusieurs fois. Il nest pas poli de quitter la table avant que le repas ait pris fin.
2.2.2.2 Lintelligence
Un proverbe turc dit que lintelligence dun turc se révèle toujours après une erreur. Lorigine remonte, je pense, à nos ancêtres ottomans qui dans une expérience après avoir subi un premier échec, réussissaient à la seconde.
2.2.2.3 La vigilance
- Il est très mal vu dans de nombreuses familles quà la maison une jeune fille/femme se promène bras et jambe nus (à nuancer fortement selon les milieux).
- entrer à la maison avec des chaussures est signe de saleté. On est obligé de ôter les chaussures avant de pénétrer à lintérieur dune demeure. Ce fait est très mal toléré en France où les Turcs ne comprennent pas les Français qui entrent chez eux avec leurs chaussures.
- fumer devant son père est signe dirrespect ; en général et ceci est valable dans tous les milieux, il nest pas permis quun jeune homme puisse fumer devant son père, même si le père sait que son fils fume.
- le Turc épousera volontiers une Européenne mais se répugnera à donner sa fille à un homme qui nest pas musulman, (à nuancer fortement selon les milieux).
2.2.2.4 Relation homme/femme et le voisinage
La Turquie reste ai-je dit ancrée dans lIslam, doù les relations homme/femme sont limitées et contrôlées. Beaucoup de signes dans ce sens :
- il est rare de voir un homme et une femme sembrasser dans la rue (de plus en plus toléré ).
- pour saluer lhomme, la femme doit lui serrer la main et dans les familles de fortes croyances la salutation verbale suffit.
- Lorsquon se trouve en société, il est généralement admis que même si tout le monde est réuni dans la même pièce, une femme sadressera dabord à une autre femme. Cette règle étant également valable pour les hommes. Toutefois, lorsque la conversation est engagée, il nest plus question de présence et tous parlent alors à tort et à travers. On nhésite pas à changer de place, même pour se rapprocher de son interlocuteur, hommes ou femmes peu importe.
- Les bars et les cafés sont réservés uniquement aux hommes de plus de 16 ans. Limmanquable café central est le lieu universellement apprécié et indispensable à la perpétuation de la culture et lexercice de la convivialité. On dit que le kahve et le café sont à compter au nombre de ce que les Turcs ont apporté à lart de vivre. Les sacs de café que les armées ottomanes, bâtant retraite, abandonnèrent aux portes de Vienne, au 16ème siècle, sont lincroyable épisode qui permit à loccident de prendre possession de ce fameux grain, qui fit la renommée des cafés viennois.
Le café est le cur de la vie communautaire dans un village. Cest dans ces lieux que les questions importantes concernant la politique et divers sujets sont débattues.
- Il existe cependant des jardins publics réservés aux familles. Il est de plus en plus visible dans les grandes villes quune femme soit assise avec un homme à la même table : conduite totalement intolérable dans les petites villes. Par hospitalité les femmes touristes sont tolérées dans ces lieux.
- Les voisins jouent un grand rôle dans le mode de vie turc. Lintroduction dimmeubles locatifs dont quelques familles partagent la propriété, a placé les citadins face à de nouveaux défis et a déplacé le mode de contrôle quils exerçaient sur leur environnement. Il a fallu assumer une multitude de nouvelles tâches, telles que le chauffage et le gardiennage. En lespace de trois décennies, un mode complexe et résolument turc dorganisation sest développé avec ses lois, ses règlements et ses structures administratives. La vie en appartement, qui a fait lobjet de nombreux sketches et séries télévisées plein dhumour ( ex. la série Les nôtres existe depuis 5 ans à la télé turque avec toujours autant denthousiasme et de suivie), constitue le cur de linteraction entre les voisins. Le vieux dicton turc qui dit nachète pas une maison, achète un voisin est plus vrai que jamais.
2.2.2.5 Lâge
Respect total de la hiérarchie au sein de la famille. Dans certaines familles la parole de l'aîné remplace celui du père absent , âgé ou qui nest plus à même de prendre des décisions. On attend toujours des jeunes quils témoignent du respect à leurs aînés, même si la différence dâge qui les sépare nest que de quelques années.
2.2.2.6 L'ethnie
Les différences ethniques sont encore très visibles de part le pays. Avec le développement des médias il y a tendance à la généralisation. Les familles dorigine kurde (20% de la population totale) gardent parfois leurs murs et coutumes et se différencient du reste de la population. Par ailleurs, les différences rencontrées sont surtout au niveau langagier : sujet de moqueries des régions entre elles ; et au niveau vêtement traditionnel.
2.2.2.7 La culture
Elle est signe de supériorité : quelquun qui a fait ou est en train de faire des études sera toujours respecté et sera appelé non pas par ses noms civiques mais par le nom de sa profession. Par exemple quelquun qui est prof sera toujours nommé le prof sans aucune valeur péjorative.
2.2.2.8 Le milieu social
- posséder sa propre demeure est signe de libération de la famille et dautonomie par rapport à celle-ci. Le rêve de tous les Turcs (ou presque) est de pouvoir sacheter ou se faire construire une maison. Souvent le but de la vie ne se résume quà cet achat. Dailleurs, lune des contraintes du mariage dans ma région (et dans dautres aussi) est que le jeune possède une maison individuelle, sans elle, le père de la fille ne consentira jamais à donner la main sa fille.
- la pratique du baisemain : une marque de profond respect. Pendant les fêtes religieuses la tradition veut que nous pratiquions le baisemain. Pour cette pratique, la hiérarchie doit être respectée : aîné / cadet ; homme / femme ; âgé / jeune. Quand on rend visite à quelquun les enfants doivent pratiquer le baisemain pour montrer quils sont respectueux. Cest léquivalent des bises en France.
- comment les Turcs sinterpellent-ils ?
Les noms de familles dont la généralisation est encore récente (1934) ne sont pas habituellement employés dans la conversation, ni dans lappellation directe.
En parlant dune dame nommée Bayan (= madame) Ayse, en sadressant à elle on a plusieurs choix :
- Ayse hanim : madame Ayse,
- Ayse ! : si on ne veut pas marquer un respect affirmé,
- Ayse teyze : tante Ayse du côté maternel,
- Ayse hala : tante Ayse du côté paternel,
- Ayse abla : sur aînée Ayse,
- Ayse ebe ou nine : grand-mère Ayse (valable bien sûr pour les personnes âgées).
Pour un homme nommé Bay (= monsieur) Mehmet, les choix sont :
- Mehmet bey : monsieur Mehmet : ironie (quand il est employé entre personne se connaissant) et respect : très utilisé dans ladministration,
- Mehmet ! pas de respect affirmé : entre amis ou mari et femme,
- Mehmet amca : oncle Mehmet du côté paternel,
- Mehmet emmi : variante régionale de oncle du côté paternel.
- Mehmet dayi : oncle Mehmet du côté maternel,
- Mehmet agabey > diminutif abi lui est préféré : frère aîné marque la différence dâge,
- Mehmet dede : grand-père Mehmet reste valable pour les personnes âgées.
A ce sujet, les Turcs appellent volontiers les étrangers par leur prénom, quils considèrent comme le nom véritable (le nom de famille ayant surtout un usage officiel administratif).
- Notons quà Istanbul les gens sinterpellent très facilement par les termes : güzelim : ma belle ; canim : mon âme; aussi bien entre femmes quentre hommes. Ne pensez pas quon essaie de vous draguer si on sadresse à vous ainsi.
2.3 Le canal olfactif
La Turquie faisant partie des pays en voie de développement, le ramassage des ordures nest pas encore tout à fait au point, d'où les odeurs nauséabondes dans les grandes villes. Mais des efforts considérables dans ce domaine sont faits de nos jours. Par contre, ne commettez pas lerreur de croire que la saleté qui règne dans les rues et sur les places publiques se retrouve dans les habitations. Un foyer turc, où quil se situe et quelque soit son revenu, est un endroit impeccablement propre et bien tenu et ce dans toutes les pièces.
2.4 Les canaux tactiles et thermiques : les interactions amoureuses
Lamour subsiste encore comme un sujet tabou mais avec les chaînes privées des débats ou des reportages ont lieu à la télé sur lamour ou les MST etc.
Toute scène damour est censurée à la télé mais depuis quil existe des chaînes privées américaines parfois des scènes légères (et même lourdes !!) échappent aux censeurs.
Il faut se garder dinterpréter les stéréotypes turcs en fonction des habitudes françaises : ce sont deux façons différentes de vivre même si parfois il peut exister des points communs.
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Quelques chiffres (statistiques de juin 1998)
- Le poids moyen des femmes est de 61,2 ; celui des hommes 71,6
- La taille moyenne des femmes est de 1,62 ; celle des hommes 1,73
- 26% des Turcs ont un animal domestique à la maison
- 54% des Turcs ne brossent pas leurs dents
- 68% des Turcs ne pratiquent aucun sport
- 80% des hommes ne prennent aucune boisson alcoolisée au repas
- 63,1% des foyers possèdent des WC à la turque
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Mehmet Ali AKINCI (texte rédigé en 1996)
LE SYSTEME ÉDUCATIF TURC
L'école est gratuite et obligatoire en Turquie à partir de 6 ans, et ce jusqu'à la fin des études primaires (ilkögretim okulu = école primaire, 5 ans + collège, 3 ans), c'est-à-dire 14 ans. Ces études se font dans le même établissement.
Il y a très peu d'école maternelle publique (anaokulu) pour accueillir les enfants avant l'école primaire. Avec le développement des villes, elle devient un lieu de passage obligatoire. Les enfants sont accueillis pendant un an seulement.
A la fin des études primaires (8 ans obligatoires), les élèves, qui réussissent leur scolarité, peuvent continuer au lycée pendant 3 ans. Les lycées sont de 2 ordres : ceux qui sont la suite logique des études et ceux techniques. Les lycées techniques, où les élèves peuvent apprendre un métier et dont la durée est 4 ans, n'existent que dans les grandes villes ou les communes importantes, c'est pourquoi, peu d'élèves passent par ces lycées et les parents préfèrent que leurs enfants quittent le système scolaire dès la fin de l'école primaire pour devenir apprentis chez un artisan ou un employeur. Avec le temps, ils gravissent les échelons et souvent après leur service national, ils créent (s'ils en ont les moyens) leurs propres entreprises.
A la fin du lycée, les élèves passent un concours d'entrée et de placement à l'université. Ce concours (un QCM de 3 heures) permet une sélection très sévère à l'entrée à l'université. Les candidats qui le réussissent accèdent à l'université de leur choix. Par exemple en 1995 sur les 800 000 candidats, seulement 125 000 l'ont décroché! Contrairement au système français, le jeune qui l'obtient est sûr à 99% de terminer ses études et de devenir ce qu'il avait choisit de devenir. Un exemple concret : vous êtes en dernière année du lycée, vous vous destinez à la médecine et vous voulez étudier à l'université d'Istanbul, vous devez indiquer par ordre décroissant vos choix au moment de la candidature. Ensuite, suivant vos points obtenus, supposons qu'il faut 500 points pour aller étudier la médecine à Istanbul, si vous les avez, vous êtes pris au concours, la sélection faite, vous êtes sûr de devenir médecin, par contre, si vous n'avez pas les points nécessaires et que vous n'aviez indiqué aucune autre université ou métier, soit vous recommencez l'année suivante soit vous êtes éjecté du système scolaire.
L'enseignement est entièrement dominé, dès la maternelle, par des examens d'État qui conditionnent l'accès, selon les résultats obtenus et la qualité des études effectuées. A côté d'un tel réseau existent des écoles privées qui dispensent un enseignement de qualité mais qui restent très coûteuses et ne sont disponibles que dans les grandes villes. Il existe également des centres privés pour préparer ces concours. Il y en a de partout en Turquie, même dans les petites communes. Ces centres sont cotés suivant leur taux de réussite au concours d'entrée à l'université.
En dépit des facilités minimales du système d'enseignement et la possibilité d'accès peu démocratique à un enseignement de qualité, l'attitude, quant à entreprendre des études en Turquie est remarquablement positive. On peut constater cet intérêt autant chez les filles que chez les garçons et la plupart des parents insistent pour que les premières obtiennent des diplômes intéressants.
Mehmet Ali AKINCI (texte rédigé en 1996)
LES TURCS DE LA NAISSANCE A LA MORT
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1. Donner un prenom à son enfant
Comme dans beaucoup de société, donner un prénom à son enfant se fait en Turquie avec une certaine festivité.
Chez les Turcs anciens, deux ou trois jours après la naissance, la famille organisait une fête au cours de laquelle il était demandé à une personne âgée de nommer lenfant. Ensuite les invités entouraient lenfant de cadeaux. Ce prénom était passager car son vrai prénom lui était donné une fois quil savait se servir dune flèche, monter à cheval Dans ce cas il prenait le prénom dun ancêtre célèbre. Ex, Babür, Oguz, Altay
Dans la Turquie actuelle les murs et coutumes sont sauves presque partout. Les coutumes musulmanes ayant également fait leur entrée.
Le prénom est choisi par les parents, mais on continue à donner les prénoms des parents, des ancêtres, des prophètes ou même le nom du jour civil ou religieux. Par ex, Ramazan si lenfant est né durant le mois de Ramadan, Muhammed, Isa (Jésus-Christ), Zafer (Victoire)
Suivant les coutumes musulmanes, il faut donner un prénom de naissance à lenfant au moment où le cordon ombilical est coupé. Ce prénom est très souvent celui du prophète turquisé Mehmet, ou le prénom des proches du prophète, Hasan, Hüseyin , Ali et pour les filles également Emine, Ayse, Hatice. Le vrai prénom de lenfant nest donné que jusquà sept jours. Le jour de la cérémonie, où les proches sont réunis, la personne qui va donner le prénom à lenfant fait ses ablutions, lenfant lui est donné dans ses bras. La personne se lève et se tourne vers La Mecque, dabord elle récite lappel à la prière (ezan) à son oreille droite, et à son oreille gauche elle récite lappel de la prière (kamet). Puis, son prénom est soufflé trois fois à son oreille. Après avoir fait des vux à lenfant, tous font ensemble une prière. Ensuite, le père de lenfant fait une prière individuelle pour remercier Dieu de lui avoir donné un enfant. Et on sert les invités
2. La circoncision
La circoncision qui date de bien avant lIslam est devenue obligatoire avec ce dernier. Tout garçon avant datteindre ladolescence doit se faire circoncire. Dans les pays musulmans, ce jour est un des moments inoubliables dans la vie dun garçon (avec le jour du départ à larmée et du mariage). Cest une véritable fête qui, actuellement, tend même à concurrencer les fêtes de mariage avec deux jours de festivités. Si la famille a deux ou trois, voire plus de garçons, la fête est unique pour tous. Si la famille na pas de garçon il est courant quelle fasse circoncire les enfants dune famille pauvre en prenant en charge les frais. Il est par ailleurs organisé par des associations daides ou des organisations religieuses des journées de circoncision sous forme dune fête pour une centaine denfants nayant pas les moyens de lorganiser.
La chambre de lenfant est décorée, au sommet du lit, on accroche un Coran dans un sac brodé. Le jour de la circoncision, lenfant shabille dun costume princier (très souvent rouge ou bleu avec des broderies). Dans les villages ou les petites villes, on prépare un cheval ou un chariot pour promener lenfant en fanfare dans les rues, dans les grandes villes, on loue plutôt une voiture ancienne. Au même moment un mevlût (poème qui célèbre la naissance du Prophète) est fait à la mosquée. A la fin de la matinée le médecin arrive avec limam et les personnes âgées. La circoncision est faite accompagnée de prières. Un repas est offert aux invités à midi. On sert aussi une boisson à base de sucre (serbet) à la mosquée. Après que la circoncision a eu lieu, chaque invité remet un cadeau au circoncis (très souvent de lor, de largent ) Ainsi se termine la fête.
3. Le mariage
Tout dabord trois moyens pour trouver un conjoint ; 1°- le conjoint imposé par les parents sans lavis des jeunes, cette habitude a tendance à disparaître de la Turquie et nexiste que dans des endroits reculés, ceci est dailleurs contraire au principe de lIslam ; 2°- larrangement entre les familles en prenant lavis des jeunes ; 3°- les jeunes demandent, après entente entre eux, aux parents lautorisation de se marier.
Dans beaucoup dendroit, un médiateur emmène la famille du garçon voir la jeune fille, pour créer un premier contact. Si les jeunes sentendent (après discussion et plusieurs jours après cette soirée) la famille de la jeune fille donne sa réponse. Avec une petite cérémonie réunissant les proches des deux familles, la future belle-mère couvre la tête de la jeune fille avec un foulard. Par la suite, les fiançailles ont lieu chez la fille (échange danneaux). Dans certaine région, une autre fête appelée grandes fiançailles suit léchange danneaux. On en vient ainsi au mariage lui-même (3 ou 2 jours ou une seule journée pour le mariage moderne). Le premier jour est appelé gelin hamami. La jeune mariée est emmenée au hamam (cette pratique nexiste plus actuellement dans beaucoup de régions). Le deuxième jour est appelé kina günü et le soir kina gecesi. Pendant la journée la dot de la fille est emmenée chez le garçon et sa future maison est préparée. Le soir les festivités ont lieu chez la fille et chez le garçon, la fille avec ses amies et le garçon avec les siens. Le troisième jour la mariée enfile sa robe de mariée et le jeune homme son costume, cest le jour du mariage civil et religieux tout en continuant les festivités. Vers la fin de laprès-midi le jeune marié avec tous les invités et limam en cortège part chercher la jeune fille. En quittant le domicile des parents de la mariée, limam fait des prières. Ensuite tout le monde (ainsi que les accompagnatrices de la mariée) se rue chez le marié. Après des danses et des cadeaux aux mariés et la contemplation de la mariée par les invités, la fête touche à sa fin. Après la prière du soir effectuée à la mosquée avec ses amis et proches, le jeune homme rejoint son épouse.
Le lendemain matin la jeune mariée offre le thé à la famille et aux voisins.
Il faut noter que ces traditions ne sont presque plus respectées dans les grandes villes où le mariage se fait comme en France! La raison est que le mariage traditionnel engage beaucoup de frais alors que le mariage moderne en engage très peu (1/3). Bien évidemment, cela dépend du lieu où se déroule le mariage. Si cest dans un hôtel 5 étoiles, ce nest évidemment pas la même chose!
4. Les visites pendant les fêtes
Les jours de fêtes, les Turcs doivent se rendre des visites. Ceci est vrai essentiellement pendant les fêtes religieuses qui sont au nombre de deux (seker bayrami ou Ramazan bayrami ; la fête du Ramadan ; et Kurban bayrami ; la fête du mouton). La veille de ces fêtes, les hommes rendent visite aux morts dans les cimetières en faisant lire ou en lisant eux-mêmes des prières. Le matin de la fête, les hommes dès la sortie de la mosquée se félicitent, ainsi tout le monde fait la paix. Ensuite revenu à la maison, on pratique le baisemain par hiérarchie. On donne de largent aux enfants (ces fêtes sont le Noël des petits en Turquie). Le repas est pris avec tous les membres de la famille. Ensuite débutent les visites aux domiciles à commencer par les voisins, les proches et les proches éloignés.
5. Lenterrement
Après avoir obtenu lautorisation dinhumer, la cérémonie commence. Le mort est lavé, puis il est mis dans le linceul. Sur la place de la mosquée une prière lui est faite et les hommes lemmènent jusquà sa tombe. Le mort est déposé dans sa tombe de telle façon que sa tête soit tournée vers la Mecque. Des prières sont effectuées par limam une fois le corps enterré. Puis commencent les condoléances. Au domicile, les voisins fournissent les repas de la maison pendant une journée (3 journées dans certaines régions). De plus la famille doit faire faire un mevlût les 7ème et 52ème jours après la mort de la personne. Si la famille a les moyens , afin de commémorer lanniversaire du mort , elle fait faire le mevlût chaque année.
Ainsi donc le turc naît avec la prière et rejoint sa tombe avec la prière
LES PRATIQUES LANGAGIÈRES CHEZ LES IMMIGRES TURCS EN FRANCE*
Mehmet-Ali AKINCI
Les Turcs constituent la dernière nationalité étrangère arrivée en France avec environ 250.000 migrants. Leur nombre ne cesse d'augmenter depuis les premiers arrivés au début des années 70, par la voie du regroupement familial, ce qui fait dire à Gaye Salom que "l'émigration turque en France est devenue précocement familiale" (1995 : 249) et par la suite à cause d'un fort taux de natalité. De nombreuses études ou recherches socio-économiques ont été consacrées à cette communauté, mais la problématique liée à la langue a été laissée de côté. Si elle était moins d'actualité en 1970, aujourd'hui, la deuxième génération grandissant, les migrants sont confrontés aux problèmes d'ordre linguistique. C'est l'objet de notre étude ici : quelles sont les pratiques langagières chez les familles immigrées en France ? Nous nous intéressons surtout aux enfants nés en France, notamment chez les plus jeunes.
1. Langue, culture et "communautés turques"
La confrontation avec la culture occidentale dominante conduit les immigrés à ne plus ressentir leur propre culture comme allant de soi. Il est par ailleurs connu que l'affirmation identitaire est vécue plus intensément par des populations qui vivent quotidiennement en contact avec une autre population. On constate donc que les immigrés turcs se comportent d'une façon plus "turque", plus "islamique" que leurs compatriotes de Turquie.
Cette communauté est réputée comme la plus renfermée. Ce renfermement pose le problème de la communication linguistique avec la société daccueil. Le vocabulaire est utilisé de manière exclusivement instrumental, pour les pratiques des relations de la vie quotidienne, telles que pour les relations du travail ou/et aller au marché. Lignorance de la langue daccueil entraîne un repli sur soi.
Les chercheurs sur les familles turques sont unanimes, parler dune seule communauté nest pas pertinent. A ce sujet Stéphane de Tapia (1995 : 21) propose les termes de "populations turques ou d'origine turque". En fait, tout se passe comme si les clivages ethniques, confessionnels, régionaux et politiques qui existent en Turquie se reproduisaient en France avec dailleurs des effets plus accentués et manifestes.
Afin de mieux connaître ces familles turques et les relations qu'elles entretiennent avec leurs enfants, nous avons soumis 65 familles vivant dans l'agglomération grenobloise à un questionnaire de 20 questions et à partir des réponses à ce dernier nous avons établi une typologie :
-1er groupe (40/65) : ce groupe est constitué de familles vivant très souvent renfermées sur elles-mêmes et opposant une résistance à lintégration. Dans la majorité des cas il s'agit de la première génération migrante. L'éducation s'est souvent arrêtée à l'école primaire et l'on rencontre un taux élevé d'analphabétisme (4/40 chez les hommes, 12/40 chez les femmes). Dans ce groupe toute la famille parle turc, mais les enfants entre eux parlent très souvent français. Cest celle qui fait suivre aux enfants des cours non seulement de turc mais aussi des cours de connaissances religieuses. Se sentant démunie, elle laisse souvent les enfants poursuivre leur scolarité sans véritablement leur apporter une aide scolaire. Elle garde encore le mythe du retour au pays où elle retourne chaque année quand cela est possible. N'ayant pas de projets de s'établir durablement en France, elle fait des investissements dans le pays dorigine.
- 2ème groupe (21/65) : ce groupe est composé de familles qui demeurent réceptive à toute action vers l'intégration dans le pays d'accueil notamment en optant pour la naturalisation tout en sauvegardant sa langue et culture dorigine. S'agissant très souvent de jeunes migrants issus du premier groupe qui ont reçu une éducation scolaire en grande majorité jusqu'à l'école primaire, un peu moins du tiers (4/21) des épouses sont analphabètes. Les membres de ce groupe parlent en famille aussi bien le turc que le français. Lenfant est peu aidé mais les parents ont plus souvent recours à des soutiens scolaires. En majorité les parents sont jeunes et ont investi en France (acquisition de son propre logement, commerce ). Néanmoins, ils sont inquiets quant à leur devenir en France.
- 3ème groupe (4/65) : ce groupe est formé de familles totalement désireuses dintégration et pour laquelle cette intégration est déjà réussie. Le groupe adopte les coutumes françaises abandonnant religion, culture et langue d'origine. Les deux parents ont un niveau scolaire "élevé" ( ils ont suivi au moins le cursus scolaire primaire voire le secondaire). Au sein de la famille la langue parlée est le français. Cest dailleurs dans ce groupe quon refuse lachat dantenne parabolique et que les vacances en Turquie sont plus rares (1 fois en 5 ans en moyenne). Les enfants savent quils sont dorigine turque bien que toute la famille ait déjà fait lobjet de naturalisation. L'acquisition de la nationalité du pays constitue un des principaux indicateurs de mesure de l'intégration des migrants d'après Salgur Kançal (1995 : 44).
2. Les pratiques au sein des familles
Il ressort de notre enquête le fort maintien du turc dans la communication intra-familiale. 77% des familles parlent uniquement le turc dans les foyers, 20% disent parler le français et seulement 3% les deux langues. A notre avis, ceux qui parlent uniquement le français à la maison, sont ceux sui s'adressent à leurs enfants en français et qui continuent d'utiliser le turc entre adultes. Il est vrai qu'un effort particulier est fourni dans le groupe 3 où le français est la seule langue pratiquée. Nous pouvons donner plusieurs facteurs explicatifs à ceci et notamment le fait que beaucoup de femmes turques nont développé aucune compétence, même partielle en français. Il faut noter quelles n'entretiennent que très peu de rapports avec la société daccueil ou la société globale, si ce nest pour aller au supermarché ou faire les courses au marché, ces deux endroits ne nécessitant aucunement des compétences en français. Elles ne travaillent pas, et le regroupement spatial en quartiers rend inutile lapprentissage du français pour la plupart dentre elles.
Malgré une forte demande de formation en langue française depuis le début de la crise économique en France, on note chez beaucoup de femmes turques une tendance nette au refus de toute ouverture. Ceci inclut les modes particuliers d'éducation des enfants puisqu'elles en sont chargées, le mari étant accaparé par son travail. La femme turque symbolise dans tous les cas, de manière informelle, le rôle de gardienne de la langue.
La pratique religieuse intense et la fréquentation assidue de la mosquée dans les associations turques assure pour les Turcs un rôle clé en ce qui concerne le maintien du turc. Le lieu de culte assure ainsi la continuité entre la langue, la religion et la tradition (Fishman, 1989 : 193). Les petits enfants dès lâge de 5 ans fréquentent les cours coraniques.
Toutes choses égales par ailleurs, les trois principaux facteurs qui expliquent le maintien de la langue dune génération à lautre sont la sortie de lécole à 12 ans, le mariage avec un conjoint de même langue et le désir de rentrer un jour au pays. Tout aussi important est le fait de partager avec le conjoint une pratique religieuse, signe dhomogénéité culturelle du ménage.
3. Les pratiques langagières chez les jeunes de la deuxième génération
Pour les enfants, le problème de la langue se complique : lenfant apprend plus facilement le français car évidemment il a plus dinteractions avec le français, avec ses frères, son groupe de pairs à lécole et en dehors de lécole. D'après notre enquête, 68% des enfants disent ne parler que le français entre eux, 23% les deux langues et 9% disent qu'ils parlent uniquement le turc.
Les jeunes développent davantage la compétence orale que la compétence écrite. Bien sûr, les occasions sy prêtent plus rarement pour lécrit (écrire une lettre aux proches restés en Turquie ).
A partir de lécole primaire la pratique du turc par les enfants paraît fragile. La langue prédominante chez ces enfants et jeunes bilingues, cest-à-dire la langue à laquelle ils sidentifient et quils jugent connaître le mieux et manier avec plus daisance et defficacité, nest pas celle entretenue et apprise dans la petite enfance. Nous pensons d'après une étude sur la narration dans les deux langues (turc et français) que nous avons réalisée auprès de 100 enfants âgés de 5 à 10 ans issus de l'immigration, que vers l'âge de 5/6 ans, la langue maternelle (le turc) devient leur langue faible et leur seconde langue (le français) la langue dominante.
De même, au sein des échanges dans les groupes de pairs et de fratrie, le moyen de communication devient la langue du pays daccueil et il arrive quils sadressent aux plus jeunes qui ne sont pas encore scolarisés en turc.
Il faut noter que le turc (ou dautre langue de limmigration) est fortement dévalorisée sur le "marché linguistique". Cette dévalorisation se fait essentiellement à lécole, même si lenfant suit les ELCO, car le décalage entre la langue des parents, celle pratiquée dans le village dorigine des parents et la version standard du turc, cest-à-dire le parler dIstanbul, peut favoriser le sentiment dambivalence. Les jeunes se sentent mal à laise face à ce parler et ont honte de parler devant des invités ou en groupe en présence détranger au sein de ce groupe.
Les conversations entre parents et enfants sont réduites au minimum. Depuis larrivée des chaînes turques, les enfants étant plus en contact avec le pays dorigine, sintéressent davantage à leur pays et demandent des explications. Ils désirent comprendre ce qui se passe là-bas et ainsi dès leur jeune âge suivent de près les programmes du pays.
Les vacances passées dans le pays dorigine et les relations affectives qui se créent à cette occasion favorisent également lacquisition de la langue dorigine. Par la même occasion, les enfants trouvent un plaisir à échanger des savoirs avec leurs cousins et cousines ou amis(es) restés en Turquie.
La crainte fondamentale d'une majorité de parents est que leurs enfants abandonnent la langue dorigine.
Les radios dans les années 70, les magnétoscopes dans les années 1980 et les journaux turcs édités en Allemagne ayant été remplacés dans tous les foyers turcs par une antenne parabolique capable de capter la majorité des chaînes turques, lenfant perçoit ainsi le pays autrement qu'à travers les récits de ses parents.
La présence de la télévision fait que le clivage existant entre les parents et les enfants, à propos de la télévision disparaît et lenfant perd par la même occasion son prestige de traducteur pour la famille. Les rôles sinversent même puisque cest lui qui devient le demandeur de décodage culturel.
La télévision constituait un moyen de communication avec le groupe de pairs dans le domaine extra-familial, mais les deux entités nayant pas les mêmes références et repères culturels, lenfant turc rejoint ses compatriotes, formant ainsi un groupe de pairs isolé, se détachant de son ancien groupe de pairs, dont l'interlangue était le français.
4. L'enfant turc et l'école française
Lentrée à lécole marque une fracture à différents niveaux, notamment linguistique, puisquelle induit une inversion progressive de la langue dominante chez lenfant. En effet, petit à petit, lenfant intériorise la langue daccueil comme langue privilégiée pour tous les échanges hors de la structure communautaire dorigine, pour devenir langue dominante des échanges au sein de la fratrie et du groupe des pairs. Cette fracture se fait dautant plus vite que lenfant a des frères et/ou soeurs pratiquant déjà le français.
Lenfant à son entrée à lécole se trouve immergé dans un environnement étranger dont il ne partage ni les références culturelles, ni le code de communication, mais très vite il s'adapte à sa "nouvelle famille".
Il arrive parfois du fait de la forte concentration de familles turques, que lenfant se retrouve avec dautres enfants turcs à lécole ou dans sa classe. Lorsque les enfants dorigine turque se trouvent ainsi majoritaires dans la même classe, ils entretiennent entre eux la langue turque. Cela n'empêche pas que très souvent, les enfants, après un stade transitoire, parlent français entre eux à l'école.
5. Les Enseignements de Langue et Culture d'Origine (ELCO)
Les enfants turcs apprennent pendant cet enseignement, à lire et à écrire le turc, et aussi un peu dhistoire-géographie. Il est attendu d'eux des comportements et des savoirs qui nont aucun rapport et qui rentrent en conflit dans le milieu dans lequel ils vivent. Par exemple les attentes des deux enseignants -turc dans les ELCO et français à l'école- sont très différentes. En outre, les deux systèmes ne sont pas identiques. Les Français donnent une éducation en pensant que ces jeunes nés en France, ne retourneront plus dans le pays des parents ; en revanche, dans les ELCO, le programme scolaire, les livres sont les mêmes que ceux en Turquie, les programmes étant faits à Ankara, les enseignants turcs préparent les enfants avec ces méthodes pédagogiques à un éventuel retour. Notons que les diplômes sont reconnus par le Ministère de l'Éducation Nationale turque.
Les attentes et les pédagogies n'étant pas les mêmes, ils arrivent que des parents ne voient pas l'utilité d'envoyer leurs enfants aux ELCO en avançant des idées telles que : pour vu que la tête de mon enfant ne soit pas brouillée ; quil fasse de bonnes études en français, on verra plus tard pour le turc ; à quoi va lui servir le turc, en plus il le connaît déjà Depuis l'acceptation du turc comme langue étrangère 1, 2 ou 3, les jeunes et les parents montrent davantage d'intérêt à ces cours. Les enseignants eux-mêmes s'adaptent puisqu'à Grenoble, par exemple, il existe une classe spéciale préparant les lycéens aux épreuves de la langue turque du Baccalauréat.
6. Les cours coraniques
Les enfants en dehors des cours précédents suivent aussi une éducation religieuse, une, deux ou trois fois par semaine (souvent le mercredi, samedi et dimanche après-midi). Cest dès lâge de sept ans que les enfants sont autorisés à fréquenter ces cours, mais les parents soucieux de léducation morale et religieuse de leurs enfants les y amènent dès cinq ans. Ces cours sont assurés par les imams des associations turques qui ont leur propre mosquée. A Grenoble il en existe deux. Les Turcs qui craignent de ne pas arriver à sintégrer à la société française, se réunissent dans ces associations dont ils sont par ailleurs membres afin de faire vivre leurs coutumes et traditions culturelles.
Dans les cours coraniques, les enfants apprennent à lire le Coran en arabe, à apprendre par coeur des versets leur servant à pratiquer la religion ainsi que des connaissances sur lIslam. Dans ces lieux la transmission du savoir se fait uniquement en turc puisque les imams, fonctionnaires de l'état turc comme les enseignants des ELCO, ne parlent pas souvent un mot de français.
7. Bilinguisme ou semi-linguisme ?
Le bilinguisme des enfants issus de la migration est profondément inégalitaire, la langue dite maternelle étant en situation dinfériorité totale. Dès lors apparaissent des questions propres à ce bilinguisme particulier : le maintien et l'usage des langues dont la responsabilité incombe à la famille ou à certains de ses membres font que ce sont ces langues-là qui sont en danger et non le français.
Les pratiques langagières des familles changent au fur et à mesure que les enfants grandissent. Lorsqu'il s'agit d'un pays comme la France, où un monolinguisme d'État domine, le français devient prépondérant dans la vie quotidienne.
Les parents qui ont pu maintenir leur langue d'origine avec leur enfant avant la scolarité trouvent qu'il est de plus en plus difficile de la faire dès son entrée à l'école maternelle parce qu'il introduit la langue de l'école à la maison. Souvent les parents s'adaptent aux pratiques langagières des enfants.
Beaucoup de parents immigrés se demandent s'il faut parler le français avec leur enfant ? Il est certain que la gestion scolaire du bilinguisme en France, partant du principe d'une langue pour tous (le français), débouche souvent sur la stigmatisation de certains groupes linguistiques (en corrélation forte avec leur stigmatisation sociale). Cette stigmatisation risque d'être intériorisée par les locuteurs eux-mêmes qui finissent par dévaloriser leurs langues et identités et par transmettre de telles attitudes aux enfants.
Le statut de la seconde langue est déterminant en France car ce sont souvent des considérations de promotion sociale qui sont à la base de la décision d'un couple de transmettre ou de ne pas transmettre une langue étrangère à l'enfant. Concrètement, par exemple, les conseils d'un psychologue ou d'un médecin sont très différents selon qu'il s'agit de l'anglais, de l'allemand ou du turc. Nous retrouvons dans ces considérations :
- les distinctions opérées entre bilinguisme d'élite et bilinguisme de masse ;
- les représentations négatives ou positives entourant certaines langues ;
- la langue nationale comme instrument indispensable de promotion sociale ;
- les notions de "bilinguisme" (terme réservé aux milieux privilégiés) et de "semi-linguisme" (terme appliqué aux immigrés).
Le stéréotype de la famille migrante dont on imagine que les enfants "perdent la langue maternelle" est aujourd'hui mis en doute non seulement par des études récentes, mais aussi par des témoignages personnels sur des familles étrangères socio-économiquement privilégiées qui montrent que leurs enfants ne deviennent pas forcément bilingues.
Le statut de la langue n'est pas seulement un problème d'ordre social ou sociologique ; le statut réel de la langue maternelle, c'est celui dont l'enfant a fait l'expérience. Ainsi des situations objectivement différentes peuvent être vécues de manière identique et des situations semblables en surface peuvent avoir des effets très différents selon les gens et parfois selon l'âge.
Conclusion
Nous pouvons souligner (et les enquêtes le soulignent également) lampleur des représentations négatives qui concernent la compétence langagière des enfants de migrants en France. Lécole a tendance à considérer la langue des parents comme un handicap, un obstacle difficile à surmonter dans le seul apprentissage qui importe, celui du français. Ce jeu des représentations négatives auquel participent parfois les parents et les enfants, nest pas sans exercer une influence sur la relation pédagogique et sur les attentes des uns et des autres quant aux performances scolaires.
Le rattachement à la langue dorigine reste pour les jeunes un marqueur fort didentité mais avec des fonctions différentes.
Une promotion effective de lapprentissage du turc ne peut que passer par une parité destime entre les langues, et souvrir à dautres publics que ceux traditionnellement touchés par lenseignement des ELCO. Cest la preuve que la France veut avancer dans ce sens, puisque depuis le 26 novembre 1994 le turc est devenu une langue étrangère qui peut être enseignée dès le collège.
Quelques références
GÖKALP Altan, (éd.). 1986, La Turquie en transition, Paris, Maisonneuve et Larose.
HEREDIA-DEPREZ, Christine de, et VARRO, Gabrielle, 1991, Le bilinguisme dans les familles, in Eenfance, T.45, n° 4, pp. 297-304.
KASTORYANO, Riva, 1986, Être turc en France, Réflexions sur famille et communauté, Paris, CIEMI. LHarmattan.
LIDIL, 1990, Les langues et cultures des populations migrantes : un défi à lécole française, n° 2, déc. 1989, Grenoble, PUG.
LIDIL, 1992, Autour du multilinguisme, n° 6, juin 1992, Grenoble, PUG.
MIGRANTS-FORMATION, Un bilinguisme particulier, n° 83, décembre 1990.
SALOM, Gaye, 1988, La communauté turque en France, Paris, ADRI.