UN ISLAM, DES ISLAMS

 

Un islam, des islams

Quelle est la nature du terrorisme "islamiste" qui a frappé les Etats-Unis le 11 septembre ? Quels sont ses liens avec l'islam, ou avec les islams, puisqu'il n'existe pas d'orthodoxie dans cette religion, mais une multitude de courants. Huit pages pour comprendre.

 

COALITION antiterroriste mondiale, "guerre des civilisations", nouveau "f a s c i s m e", miroir inversé de la mondialisation, "événement fondateur" du XXIe siècle... Quand les expressions valsent, il est parfois utile de dire pouce : quelles sont les données de base ? De quoi parle-t-on ? On parle, d'abord, de l'origine des attentats du 11 septembre et des réactions militaires américaines. On parle aussi, évidemment, de l'islam, de l'islam politique, et de l'islamisme terroriste en particulier. Ils font l'objet de ce supplément.

Ce terrorisme, à travers sa spectaculaire manifestation au cœur même de l'empire américain, occupe le devant de la scène. Hommes politiques, services de renseignement et médias du monde entier cherchent à comprendre quelle est la nature et l'envergure de la Qaida (la "base"), l'organisation créée par Ben Laden en 1988, lorsqu'il guerroyait contre les Soviétiques sur le sol afghan. Qu'est-ce, également, que ce Front islamique international pour le jihad contre les juifs et les croisés, qu'il aurait fédéré il y a trois ans ? Les chercheurs, eux, s'interrogent sur la dimension apocalyptique de cet islamisme terroriste, qui amène aujourd'hui des musulmans à se suicider en faisant écrouler autour d'eux les colonnes du temple. La menace que ce nouveau sectarisme à caractère millénariste fait peser sur le monde est-elle réelle, de par sa capacité potentielle à entraîner de larges foules ? Ou, au contraire, n'est-ce là qu'une manifestation extrême du terrorisme classique, capable d'actions démentes mais, parce qu'il demeure l'arme du faible, incapable de mettre en péril l'ordre mondial ?

Enfin, et surtout, quelles sont les passerelles, les liens, les contradictions entre l'islam révélé, l'islam contemporain en tant que religion, l'islam politique et l'islam apocalyptique ? La violence, demande-t-on à Mohamed Arkoun (page 20), "est-elle consubstantielle à l'islam" ? L'historien s'offusque : "Poser ainsi la question est choquant.
C'est faire comme si la violence avait commencé avec lui."
Mais l'auteur d'une thèse sur "l'humanisme arabe"explique aussi les racines de "l'effroyable basculement" actuel d'une frange de l'islam politique, qu'il date du "dernier quart de siècle".

De fait, l'islamisme - pour islam politique - est une notion récente. Elle n'apparaît, chez les chercheurs, les journalistes, puis dans le langage quotidien, qu'avec la victoire de l'ayatollah Khomeyni en Iran. La proclamation de la République islamique à Téhéran date du 1er avril 1979. Que le chiisme ait été le terreau d'une résurgence victorieuse de l'islam politique est, en soi, paradoxal, puisqu'il est, hormis dans trois pays (Iran, Irak, Bahrein), très minoritaire dans le monde musulman. Non que des mouvements politiques n'aient pu, auparavant, revendiquer l'instauration de la charia, la loi islamique (comme par exemple les Frères musulmans), ou même s'en inspirer très officiellement, comme le font les monarchies du Golfe, avec plus ou moins de sévérité, depuis plus d'un demi-siècle. Mais l'utilisation à tout propos des termes "islamisme", "intégrisme", "fondamentalisme", souvent interchangeables (et parfois mal venus : le "fondamentalisme" est d'essence chrétienne), ne se développe qu'après la révolution iranienne.

Les guerres intestines afghanes ont montré combien l'"internationale islamiste" était une fiction (lire page 17). Plus généralement, il y a autant d'islams que de chrétientés ou de judaïsmes, puisqu'il faut bien se résoudre à utiliser les pluriels. De même qu'un juif peut se revendiquer tel et être athée, de même un jeune Beur intégré pourra-t-il, lui aussi, être incroyant tout en se considérant socialement musulman. De même, enfin, ne peut-on extraire les islams politiques du contexte historique et géopolitique et des pratiques sociales dans lesquels ils émergent. Qu'y a-t-il de commun entre un Ben Laden et un Gus Dur, chef de parti islamique, hier encore président de l'Indonésie, premier pays musulman du monde, et membre du directoire de la Fondation Shimon Pérès en Israël ? Quoi de commun entre les GIA et les islams syncrétiques africains ? Entre le chiisme iranien, fanatique et révolutionnaire, et la non fanatique mais très réactionnaire monarchie saoudite ? (Lire pages 18 et 19).

L'islam s'est d'abord divisé - entre sunnisme et chiisme -, puis il s'est étendu à l'est, et enfin au sud (sa présence est croissante en Afrique noire). Tous ces islams entretiennent avec le Prophète, le Coran et les Lieux saints une relation unique, à la fois commune et chaque fois différente de celle des autres. Seules ces différences permettent de comprendre des réalités complexes. Seules elles empêchent aujourd'hui tant de musulmans de ne pas désespérer devant l'inéluctabilité annoncée du "choc des civilisations".

A New York, récemment, un journaliste demandait à Mohammed Ali, le sportif du siècle : "Comment vous sentez-vous à l'idée que vous partagez avec les suspects arrêtés par le FBI la même foi ?" L'"unique", vieux boxeur atteint de la maladie d'Alzheimer, n'a rien perdu de son punch verbal. "Et vous, rétorqua-t-il, comment vous sentez-vous à l'idée qu'Hitler partageait la vôtre ?"

Sylvain Cypel

ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 07.10.01

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