SCIENTOLOGUES ET ISLAMISTES

 

Quand scientologues et islamistes marchaient la main dans la main

Pendant plusieurs années, les adeptes allemands de l'Eglise de scientologie et certains fondamentalistes musulmans ont coopéré dans le plus grand secret outre-Rhin. Jusqu'à entreprendre - sans succès - de mettre sur pied un joint-venture immobilier.

DER SPIEGEL
Hambourg

La manifestation organisée à Berlin, début novembre, par les scientologues avait un aspect à la fois de fête communiste pour la paix et de meeting électoral à l'américaine. La secte avait fait venir ses adeptes du monde entier pour protester contre sa prétendue persécution en Allemagne. [Quelque 2 000 personnes se sont finalement réunies, soit cinq fois moins de gens que prévu par les organisateurs.] Lorsque l'attachée de presse de la secte salua un groupe de sympathisants auquel personne n'aurait spontanément associé la scientologie, à savoir des musulmans résidant en Allemagne, ce fut un tonnerre d'applaudissements.
Quoique surprenant, l'accueil chaleureux qui leur fut réservé se fonde sur une réalité de fait : pendant plusieurs années, en effet, les scientologues allemands ont entretenu d'étroites relations avec les fondamentalistes islamiques. Non pas que leurs âmes pieuses aient vibré à l'unisson : chacun entendait bien servir ses propres intérêts.
Au début des années 90, les scientologues ont tenté de redynamiser le Friedensbewegung Europa (Mouvement européen pour la paix), une organisation qui leur est proche. A la demande de ce mouvement, une permanente de la Scientologie, Rosy Mundl, avait pris contact, en 1993, avec Milli Görüs, le représentant en Allemagne du parti fondamentaliste turc Refah. Milli Görüs est considéré comme un "extrémiste" par les Renseignements généraux allemands. Il milite pour un Etat islamique en Turquie. Rosy Mundl ne tarda pas à être une habituée des réunions de l'organisation islamiste, dont le siège est à Cologne. Elle se montra tout d'abord "très préoccupée" par l' "oppression des musulmans" en Allemagne et incita Milli Görüs à faire alliance avec les scientologues dans leur lutte contre l'Etat allemand.
Le sentiment commun d'être persécutés par les autorités, les journalistes et autres forces du mal, ainsi que leur goût partagé pour une organisation très rigide les rapprochèrent rapidement, bien qu'ils n'aient pas précisément la même vision du monde. Ils découvrirent notamment qu'ils aimaient autant l'un que l'autre avoir les pieds bien sur terre, et surtout sur une terre qui leur appartienne : les islamistes commencèrent à s'intéresser de près à l'expérience des scientologues en matière d'affaires immobilières.
Beate Töpfer, scientologue de Cologne, prit en charge, au siège du parti de Milli Görüs, un séminaire pour jeunes chefs d'entreprise fondamentalistes. "Elle a donné des cours de gestion d'entreprise à des hommes d'affaires", explique Hasan Özdogan, l'ancien secrétaire adjoint de Milli Görüs. Les islamistes considéraient leurs contacts avec la Scientologie comme des "relations au niveau interne", rapporte Özdogan, et ils les tenaient secrets.
En 1994, les deux alliés décidèrent de créer un joint-venture. Özdogan et Töpfer mirent en place une société immobilière, la BAVG, et achetèrent un local commun devant permettre à chaque groupement d'y tenir ses séminaires. Mais le plan de financement capota, et les banques déclarèrent bientôt la BAVG insolvable. Parallèlement, le rapprochement idéologique avec la Scientologie ne marchait pas aussi bien que prévu. A la demande de Rosy Mundl, Özdogan accompagna une délégation du Mouvement européen pour la paix dans l'ancienne République soviétique d'Azerbaïdjan. Tandis que les scientologues prétendaient apporter une "aide humanitaire" à la population déshéritée, Özdogan était réduit au rôle d'interprète, injure qu'il n'est pas près d'oublier. Un voyage en Libye, entrepris en commun par les scientologues et les islamistes à l'occasion des festivités célébrant la révolution verte constitua, en 1994, l'apogée de leur mésalliance. A peine amorcés, les contacts des scientologues avec le régime libyen furent suspendus : le chef de la révolution, Kadhafi, réputé pour ses rapports changeants avec toutes sortes d'extrémistes et d'excentriques du monde entier, perdit rapidement l'intérêt qu'il avait initialement manifesté pour les adeptes de la secte. Leur délégation n'eut même pas droit à des interprètes.
Répondant à des injonctions venues d'en haut, les islamistes établis en Allemagne prirent leurs distances. Mehmet Erbakan, secrétaire général du parti de Milli Görüs, neveu de l'ancien chef du gouvernement turc, fit savoir à ses amis qu'il n'était "guère enthousiasmé" par leurs relations avec la Scientologie. Pragmatique, Erbakan, qui souhaitait donner une image modérée de son organisation, en arriva à la conclusion suivante : "Tout cela a été stérile, il n'en est rien sorti." Plus dogmatique, Özdogan trouva finalement un prétexte plus idéologique pour rompre le contact avec la secte. "Ils n'ont rien à voir avec la religion et n'ont d'intérêts que bassement matériels."

Courrier International
20/11/1997, Numero 368