L'ISLAM EN EUROPE

 

Bloc note d'ALEXANDRE ADLER
Le réveil de l’islam européen

L’islam européen est de retour après cinq siècles d’éclipse. Auparavant, on avait connu un islam andalou, qui aurait accepté de perdurer sous des princes chrétiens si ceux-ci l’avaient accepté, et un islam sicilien, choyé par Frédéric II. Aux marges de l’Europe, nous avons vu se maintenir un islam territorialisé en Albanie, en Bosnie-Herzégovine, mais aussi en Serbie, en Macédoine, en Bulgarie et en Grèce. Quelques poches folkloriques - les musulmans polonais descendant de la garde du prince lituanien Witold, tous nobles depuis le XVIIe siècle, les Tatars des marais du Danube, aux confins de la Roumanie et de la Bulgarie - sont venues rehausser cette bigarrure. Enfin, en Russie, la politique des tsars, puis du régime soviétique fut constamment d’admettre et d’assimiler les musulmans.

Mais ce vieil islam européen est aujourd’hui largement dépassé, en nombre et en importance, par un islam plus récent qui est le résultat de l’immigration essentiellement ouvrière en provenance de trois grandes zones du monde musulman, le Maghreb, la Turquie et le sous-continent Indien. Trois pays principaux de l’Europe de l’Ouest sont les destinataires de cette immigration : la France, l’Allemagne, l’Angleterre. Mais, phénomène nouveau, des pays du sud de l’Europe comme l’Espagne et l’Italie accueillent, non sans maugréer, une immigration croissante en provenance du sud de la Méditerranée.

A partir de ces données de base, beaucoup d’analyses hâtives et d’extrapolations de toute nature peuvent avoir libre cours.

Peut-on imaginer une montée en puissance de cette communauté islamique (qui représente environ 4 % de la population européenne hors Russie et Ukraine) aux alentours de 10 % ? Beaucoup estiment que oui. Mais trois facteurs de freinage sont déjà en place (outre les politiques restrictives à l’égard de l’immigration de l’Europe communautaire) :

1. Un puissant freinage démographique dans l’immigration elle-même, qui adopte plus vite que prévu la structure familiale européenne, de même qu’elle accepte davantage aussi les mariages mixtes - du moins en France et en Grande-Bretagne.

2. Une transition démographique en nette progression dans tout le Maghreb et en Turquie, qui réduit le surplus de jeunes, lentement mais sûrement, et se combine déjà en Turquie et en Tunisie avec une croissance économique relativement importante qui augmente substantiellement l’offre de travail sur place.

3. Un courant migratoire plus vaste vers l’Europe, qui pourrait bien concerner dans les prochaines années de nombreux Russes, Balkaniques et même Latino-Américains, ainsi que des Asiatiques, qui dilueront l’identité musulmane de l’immigration en Europe.

La combinaison de ces trois facteurs est donc à moyen terme (deux générations environ) éminemment favorable à des politiques d’assimilation culturelle et linguistique qui pourraient faire de l’islam dans l’Europe de ce début de millénaire un islam européen, francophone, anglophone et germanophone, ayant trouvé sur place des racines et un projet. Mais, pour aboutir à cette issue heureuse, que troublent aujourd’hui les images de jeunes et de moins jeunes brûlant à Bradford les livres de Salman Rushdie, organisant à Mannheim des prières ostentatoires dans les jardins publics ou maculant des synagogues en Seine-Saint-Denis de slogans favorables à Ben Laden, il faut encore que la politique triomphe pour dénouer des tensions parfois assez vives.

Ici, les solutions diffèrent selon les pays :

- En Allemagne, l’immigration turque avait voulu repartir jusqu’au milieu des années 70. Abandonnée sur place par un Etat turc indifférent, elle devint rapidement l’image inversée de la Turquie moderne, l’Etat allemand n’ayant à son égard aucune ambition assimilatrice. Elle devint donc la terre d’élection des islamistes les plus réactionnaires et les plus violents, qui y firent tout ce qu’on leur interdisait à Istanbul, puis aussi la plate-forme d’agitation (avec Paris) de l’irrédentisme kurde. Peu à peu, la majorité silencieuse, qui ne soutient ni le PKK d’Öcalan, ni les sectes islamistes les plus dures - telle la société Milli Görüs -, commence à s’affirmer : cette majorité veut tout à la fois accéder à la citoyenneté allemande et favoriser l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne. Symbolisée par des figures jeunes et dynamiques comme le populaire député des Verts au Bundestag Cem Özdemir, elle devrait faire reculer les extrémismes au fur et à mesure que l’Allemagne s’accommode du droit du sol.

- En Angleterre, l’immigration musulmane est essentiellement originaire du sous-continent Indien (parfois avec le relais de l’Afrique orientale). Tous les musulmans du Royaume-Uni sont loin de se proclamer pakistanais, à l’instar de Rushdie, dont les liens sont demeurés plus forts avec Bombay qu’avec Karachi, où a émigré une part de sa famille (outre les originaires du Bengale, de l’Inde du Sud, du Sri Lanka). Face à la société britannique, tout à la fois accueillante pour les élites et quelque peu fermée à la base, une identité “South Asian” contribue, elle aussi, à l’assimilation. En revanche, l’intégrisme a été nourri ici par la complaisance de la place financière de Londres envers les Saoudiens : pour prix de leur présence en force dans la capitale britannique, le gouvernement a toléré mosquées intégristes, prêches assassins et immunités pour les terroristes, notamment algériens - jusqu’au 11 septembre. A Tony Blair de se saisir d’un projet laïc de citoyenneté britannique, qui, là aussi, correspond bien mieux aux idées de la majorité silencieuse des musulmans.

- Quant à la France, elle concentre chez elle tous les espoirs comme tous les dangers. Espoirs parce que sa communauté maghrébine, la plus puissante de toutes les communautés musulmanes d’Europe, est la mieux assimilée à son pays d’accueil, la plus modernisée en profondeur par le modèle jacobin repris par le FLN en Algérie, la plus distanciée de la pratique religieuse intégriste tant en raison du poids des cultures berbères que de la tradition modérée de ses chefs religieux, incarnée parfaitement par des hommes tels que le recteur Boubakeur à Paris ou le grand mufti Bencheikh à Marseille. Mais dangers aussi parce que le déséquilibre démographique au profit de jeunes souvent en quête d’une identité nouvelle et en rébellion contre le système scolaire et le contrecoup d’une violence terrible et mal comprise en provenance de l’Algérie - voire du Maroc, où elle demeure latente - nourrissent à court terme un mouvement intégriste qui laisse au contraire indifférents les jeunes Algériens sur place. Plus que partout ailleurs en Europe, c’est en France que se gagnera ou se perdra la bataille pour un islam européen ouvert et porteur de démocratie.

Courrier International
24/01/2002, Numero 586