LES MÊMES QUESTIONS

Dossier :  Heureux comme les musulmans en Europe ?

De l'Ouest à l'Est, les mêmes questions

Une humoriste de Londres, un journaliste de Sarajevo, un chimiste de Cologne... Qu'ont en commun ces jeunes Européens ? Les interrogations - des autres et d'eux-mêmes - sur leur religion et leur identité.

THE NEW YORK TIMES
New York

"L'islam en Europe. Les jeunes musulmans trouvent les moyens de concilier leurs traditions religieuses avec les libertés occidentales", titrait le magazine américain Time dans son numéro de Noël dernier.

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Bien que les événements du 11 septembre aient fait naître parmi les non-musulmans la peur d'une confrontation entre les cultures, la réalité est que, sur le territoire européen, la grande majorité des musulmans sont des musulmans modérés. Il s'agit d'un groupe hétérogène dont les membres ne partagent ni la même langue ni la même culture. Des Pakistanais au Royaume-Uni, des Turcs en Allemagne, des Maghrébins en France, des Arabes dispersés dans toute l'Europe, des hommes d'affaires, des retraités fatigués venus en Europe il y a quarante ans pour travailler dans les usines, des touristes en provenance de pays producteurs de pétrole qui s'offrent quelques semaines de liberté loin de la sévérité des régimes de leurs pays d'origine, des étudiants brillants dont les cerveaux sont capables d'englober deux cultures.
Pourtant, au milieu de toute cette modération, il existe un sentiment sous-jacent d'extrémisme dont ne sont pas exempts les musulmans nés sur le continent européen. Depuis le 11 septembre, les enquêteurs ont trouvé des preuves de la présence de ce qu'ils affirment être des cellules terroristes d'Al Qaida et d'autres groupes radicaux sur le territoire de pays tels que la France, l'Espagne, la Belgique, la Bosnie-Herzégovine et l'Allemagne.
Les attentats de New York et de Washington - ainsi que la guerre en Afghanistan - ont déterré de vieilles rancoeurs, même parmi les musulmans modérés. Nombre d'entre eux ont tout simplement le sentiment d'être en Europe des citoyens de deuxième classe.
La question qui se pose aujourd'hui, avec la suspicion qui a été jetée sur le monde musulman, est de savoir si cette colère peut s'étendre.
Le problème est entré dans la vie de Senad Lepirica il y a quelques jours, lorsque lui, un musulman, a été frappé d'un coup de poing en plein visage par un autre musulman un soir d'octobre, au cours d'une fête au centre sportif de la petite ville de Bugojno, à l'intérieur de la Bosnie-Herzégovine. Senad Lepirica, 23 ans, était sorti de la salle pour être seul avec sa petite amie, qu'il n'avait pas vue depuis plusieurs mois.
"Deux types sont venus de la mosquée, raconte-t-il. "Ils ont dit : 'Vous ne pouvez pas rester ici.' Et j'ai demandé :'Pourquoi ? C'est un lieu public.' Ils ont rétorqué : 'Parce que vous êtes devant la mosquée.'"
L'un d'eux a alors frappé Senad et, peu après, luttaient sur le sol non seulement deux hommes, mais deux différentes visions de l'islam.
Tout comme Senad Lepirica, la majorité des musulmans qui vivent dans les Balkans, c'est-à-dire en Bosnie-Herzégovine, en Serbie, en Macédoine et en Albanie, estiment être les plus modérés du monde*. D'origine chrétienne européenne, leurs ancêtres se sont convertis il y a cinq cents ans lorsque l'Empire ottoman s'est étendu vers l'ouest depuis la Turquie. Ce rameau de l'islam qui a survécu à tout - y compris à cinquante ans de communisme - est de toute évidence non prosélyte et pouvait offrir un modèle de coexistence pacifique aux musulmans dans le reste de l'Europe.
Mais, depuis la guerre de Bosnie-Herzégovine, qui, en quatre ans, a bouleversé toute la société, certaines associations caritatives du Moyen-Orient tentent de donner aux Musulmans un visage à leur image, notamment en essayant de les persuader de renoncer à l'alcool, au mode de vie européen, à leur peu de pratique religieuse. Pendant la guerre, ces organisations ont envoyé des armes et des soldats pour aider les Musulmans lorsque l'Occident a refusé de le faire.
Elles ont également fait construire des mosquées, non pas dans le riche style ottoman, habituel dans les Balkans, mais avec les lignes austères du désert saoudien. C'était l'une de ces mosquées qui venait tout juste d'ouvrir de l'autre côté de la rue en face du centre sportif de Bugojno.
"Ils essaient de transformer de fond en comble la nature de l'islam tel qu'il est pratiqué en Bosnie-Herzégovine" , affirme Senad Pecanin, éditeur de Dani , un journal de Sarajevo qui a pris position contre l'influence saoudienne. "Ils touchent surtout les jeunes sans éducation et sans emploi."
La guerre semble pourtant avoir également appris aux musulmans bosniaques à se méfier des vérités absolues.
"Toute personne capable de se servir de son propre cerveau pour réfléchir, résume Senad Lepirica, est également capable de voir que la guerre de Bosnie-Herzégovine est le résultat du fondamentalisme politique, religieux et nationaliste."
Tayyiba Ahmad, 26 ans, une musulmane pakistanaise de la deuxième génération vivant à Londres, rejette l'opinion en vigueur sur sa religion, selon laquelle l'islam est synonyme d'extrémisme. Sans l'ombre d'un doute plus pieuse que ses parents, elle a commencé à étudier le Coran au lycée et elle a adopté le hijab, le foulard qui dénote la modestie chez les femmes musulmanes. Elle le porte toujours, bien que de manière plus discrète. "Pour être franche, le foulard rend certaines choses plus faciles, confie-t-elle. On n'a plus à s'inquiéter de sa coiffure."
Cependant, Tayyiba Ahmad, qui est aujourd'hui avocate, reconnaît que certains musulmans désapprouveraient certainement sa manière de vivre : tout d'abord parce qu'elle est une femme qui travaille et qui revendique l'égalité des droits, et ensuite parce qu'elle n'applique pas la loi islamique, mais le droit de la famille britannique.
"Cela n'est pas contradictoire , explique-t-elle. L'islam offre des indications pour le bon fonctionnement de la société. L'individu vient d'abord, ensuite c'est la famille et, en troisième lieu, la société en tant qu'ensemble."
Pour certains spécialistes, les musulmans comme Tayyiba Ahmad constituent l'avant-garde d'un nouvel islam européen qui s'est en partie forgé dans des pays comme le Royaume-Uni, où vivent 2 millions de musulmans. La plupart viennent du Pakistan, mais aussi, comme partout en Europe, de nombreux autres pays, et tous ont leur propre manière de pratiquer la religion.
L'islam transplanté en Europe serait donc obligé de se séparer de ses racines culturelles et de se fonder davantage sur le Coran que sur les pratiques locales du pays d'origine. "Ce phénomène va à plus ou moins long terme avoir une grande influence sur l'islam" , estime Peter B. Clarke, spécialiste en religion au King's College, de l'Université de Londres. "Lorsqu'on s'aventure dans le domaine des usages, on rencontre de nombreux problèmes liés à la modernité. Je n'ai pas peur d'un islam strict. J'ai peur d'un islam culturel."
Abu Hamza al-Mazri, un cheikh égyptien influent qui prêche dans une mosquée du nord-est de Londres, a soutenu dans une interview que "toute modernisation des versets signifie un recul dans les principes". Selon lui, "l'islam européen et l'islam américain n'existent pas".
Pour Tayyiba Ahmad, sa manière de vivre est loin de représenter un recul. Elle décrit sa religion comme un guide pour une vie plus intense sur le plan culturel, religieux et même politique. Mais elle est consciente que cette fusion entre islam et Grande-Bretagne se fera aux conditions britanniques. "Je ne suis pas dans un pays islamique, précise-t-elle, et je dois par conséquent oeuvrer avec le système."
Tous les musulmans n'ont pas une opinion aussi nuancée.

Par une froide matinée, dans la paisible ville de Cologne, en Allemagne, deux jeunes musulmans turcs expliquaient pourquoi ils avaient choisi d'aller prier à la mosquée du Califat, le plus radical des groupes islamiques allemands. "C'est très simple" , énonçait l'un d'entre eux, âgé de 26 ans. "L'islam et la démocratie ne sont pas compatibles. On ne peut pas avoir les deux choses au même endroit." Et son ami d'approuver. Tous deux, nés en Allemagne, occupaient des emplois très corrects de chimistes.
Plus de 2 millions de Turcs vivent en Allemagne, et la grande majorité condamnent le radicalisme. Le Califat, un Etat islamique autoproclamé au sein de l'Etat allemand et opposé au gouvernement turc laïque, ne compte que 2 000 membres environ. Pourtant, même là, l'extrémisme a trouvé une place. Lors de l'une des rares conférences de presse données par le Califat, son porte-parole, Ismael Ben Yassar, avait reconnu que son groupe avait rencontré une fois Oussama Ben Laden en 1996, réaffirmé l'opposition du Califat à la démocratie, et enchaîné en disant qu'il ne pensait pas que l'Allemagne déciderait d'interdire son organisation [ce qu'elle a fait le 12 décembre].
Beaucoup de musulmans soutiennent que leur expérience personnelle en Europe, un continent dont le visage a été façonné en grande partie par la lutte contre l'Empire ottoman, est l'une des raisons qui les a poussés à se rapprocher de l'islam. Le cas des Turcs, venus d'abord en 1961 en tant que "travailleurs invités" dans les usines allemandes, n'est qu'un exemple parmi d'autres. En théorie, ils devaient gagner de l'argent et repartir en Turquie. Mais beaucoup d'entre eux sont restés, ont eu des enfants, puis se sont aperçus qu'ils n'étaient plus reconnus dans leurs pays d'origine comme des Turcs à part entière. Et l'Allemagne, ajoutent certains avec amertume, ne les a jamais acceptés comme autre chose que des "invités". Dans toute l'Europe, d'autres musulmans se plaignent d'un rejet similaire. D'après Mehmet Soyhun, un théologien vivant à Cologne, l'islam est devenu une sorte de signe identitaire permettant de "résoudre le paradoxe suivant : 'Suis-je un Turc en Allemagne ou un Allemand en Turquie ?'"
Le Pr Werner Schiffauer, qui a écrit un livre sur le Califat, estime que, pour certains jeunes Turcs d'Allemagne, embrasser une forme plus pieuse de l'islam a été une manière de se rebeller à la fois contre les parents et contre ce qu'ils considéraient comme le consumérisme profane d'un pays, l'Allemagne, qui, de toute façon, ne voulait pas les accepter . "Ainsi, ils battaient leurs parents avec leurs propres armes, en se montrant meilleurs musulmans qu'eux."
Pour le moment, la plupart d'entre eux semblent penser qu'ils peuvent être de bons musulmans en Occident sans mettre davantage leur foi en péril que ne le font les chrétiens ou les juifs. Mais il s'agit également d'un test pour l'Europe elle-même : il lui faut en effet accepter que, quelle que soit la gravité des actes qui puissent être commis au nom de l'islam, les musulmans font désormais partie du continent, à part entière.

Ian Fisher

* En 1968, dans la Fédération de Yougoslavie, Tito a interdit l'emploi du terme "Bosniaque", utilisé auparavant pour définir la nationalité des Slaves yougoslaves qui ne se reconnaissaient ni slaves ni croates, et a créé la nationalité des "Musulmans" (avec une majuscule) sans référence à une quelconque pratique religieuse (les musulmans, avec une minuscule), mais en référence à l'islamisation de leurs ancêtres à l'époque de l'occupation ottomane.

Courrier International
24/01/2002, Numero 586

 

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