FOSSE ECONOMIQUE ORIENT-OCCIDENT

 

Débat

DEUX POINTS DE VUE SUR LE FOSSÉ ÉCONOMIQUE ORIENT-OCCIDENT

 

Civilisations : le climat compte plus que la religion
Les difficultés des sociétés musulmanes tiennent plus à la géographie qu'à d'insurmontables différences culturelles avec l'Occident. Il y a donc des solutions, soutient l'économiste américain Jeffrey Sachs.

FINANCIAL TIMES
Londres

Les grandes découvertes et le contrôle des océans par les Occidentaux ont amoindri le rôle de la Route de la soie et de la Mer Rouge, sous contrôle musulman. La faiblesse démographique et le manque de ressources ont creusé l'écart au 19eme siècle - celui du décollage industriel et de la colonisation.

L'ascension et la chute des civilisations, au cours de l'Histoire, ont souvent été chargées de sens : elles s'expliquaient par la faveur ou par la colère des dieux et, plus tard, par la supériorité ou par l'infériorité des cultures. Le relatif déclin du monde islamique depuis le Moyen Age ne fait pas exception. Les sociétés chrétiennes ont toujours eu tendance à considérer leur ascension comme une consécration de la théologie chrétienne ou, plus récemment, comme la preuve de la supériorité de leur culture. Nombre de penseurs musulmans ont eu tendance à chercher les racines du déclin dans la souillure de la pureté religieuse initiale. Dans les deux cas, la géopolitique est lue comme un conte moral.
En fait, le rôle de la culture dans le déclin relatif du monde islamique est largement surestimé. Les difficultés des sociétés musulmanes tiennent plus à la géographie et à la géopolitique qu'à d'insurmontables différences avec l'Occident. Avec, par conséquent, de meilleures chances d'amélioration.
L'Islam a été fait et défait en partie par sa géographie. La ligne de séparation entre islam et chrétienté est également écologique : d'un côté, la zone tempérée de l'Europe chrétienne ; de l'autre, celle de plus en plus aride (faite de steppes et de déserts) du Proche-Orient, du nord de l'Afrique et de l'Asie centrale.
Quand l'islam était en pleine ascension, en l'an 800, les populations des pays musulmans et chrétiens d'Europe étaient à peu près les mêmes, soit environ 30 millions d'habitants. Les villes commerçantes les plus grandes et les plus dynamiques du monde se trouvaient dans les pays musulmans. Treize d'entre elles comptaient plus de 50 000 habitants, dont Alexandrie, Bagdad, Le Caire [qui porta dès 639 le nom d'El Fostat, le Camp retranché, pour devenir en 870 Al Quahira, la Victorieuse] et La Mecque. En Europe occidentale, il n'y avait que Rome.
Au fil des siècles, la balance démographique a penché de façon décisive en faveur de l'Europe. Non seulement l'Europe s'est organisée politiquement à partir d'une structure féodale plus stable, mais elle a en outre développé des technologies comme la charrue à versoir permettant de cultiver les sols lourds des forêts de l'Europe du Nord. Sa population a connu une augmentation brutale à partir de l'an mil pour atteindre les 100 millions vers 1600. Les sociétés musulmanes, en revanche, se sont retrouvées limitées par l'aridité et par le manque de ressources naturelles, notamment de forêts fournissant du bois de construction ou de chauffe. Leur population est restée pratiquement inchangée pendant des siècles, augmentant soudain considérablement à la fin du XIXe siècle avec la révolution industrielle. Les régions turques, en zone tempérée, ont eu, démographiquement parlant, plus de chance que les régions arabes désertiques. Ce n'est pas un hasard si l'Empire ottoman, situé en zone tempérée, a dominé le monde musulman au détriment de l'Arabie.
Ecrasé sous le nombre, l'Islam a aussi été débordé géographiquement : notamment quand Vasco de Gama, découvrant la voie maritime menant vers l'Asie en contournant l'Afrique, a permis de relier l'Europe à l'Asie par des axes commerciaux ignorant complètement la route de la soie en Asie centrale et la mer Rouge au Moyen-Orient. Face à la puissance navale supérieure des Européens, les Etats musulmans perdirent le contrôle du commerce dans l'océan Indien. Et, quand, en 1869, le canal de Suez insuffla une nouvelle vigueur aux voies commerciales de la mer Rouge, il était trop tard pour l'islam. L'Europe avait déjà gagné : elle imposerait, par l'occupation militaire et la domination financière, son contrôle sur le canal et donc sur le commerce océanique.
Dans les années 1900, alors que l'Empire ottoman vivait ses derniers instants, l'Europe disposait déjà du charbon, de la puissance hydraulique, du bois et du minerai de fer. Les pays islamiques n'avaient en réserve que très peu de ces matériaux essentiels à l'industrialisation. Les champs pétrolifères ne furent découverts et exploités qu'une fois que les Européens eurent imposé leur pouvoir colonial. Au XXe siècle, les pays musulmans perdirent le contrôle des voies commerciales et de leurs matières premières, notamment du pétrole. Pour une grande partie d'entre eux, cela signifia aussi la perte de leur souveraineté. Les puissances européennes les firent peu profiter des bienfaits de la société libérale. Les empires britannique et français, complotant et volant, géraient leurs colonies dans le seul intérêt économique et militaire de la métropole.
Quand revint le temps de l'indépendance politique, comme en Egypte dans les années 50, beaucoup de leaders arabes firent le mauvais choix. Forts de siècles d'expérience, considérant l'Ouest comme une menace, ils cherchèrent à se développer en autarcie ou en suivant le modèle socialiste erroné de l'URSS. En termes historiques, ces choix sont compréhensibles, mais ils sont désastreux sur le plan économique. Depuis vingt ans à peine, certains de ces pays entament des réformes économiques importantes et prometteuses, mais elles restent souvent liées à des accords commerciaux avec l'Europe et les Etats-Unis.
Cette longue et triste histoire a fait naître des mythologies absurdes dans les deux camps. A l'Ouest, beaucoup croient que les sociétés musulmanes sont désespérément rétrogrades, prisonnières de fantasmes remontant au VIIe siècle, incapables d'intégrer le monde moderne malgré les impressionnantes réussites institutionnelles et économiques de pays allant de la Tunisie à la Turquie, en passant par la Malaisie, en dépit des réformes économiques plus récentes en Egypte et en Jordanie. En interprétant le déclin de l'islam comme un conte moral, et non comme le produit de facteurs démographiques et géopolitiques, ils alimentent l'incompréhension, la condescendance et le chauvinisme.
Les fondamentalistes islamiques, peu nombreux, estiment qu'en purifiant la société ils restaureront l'âge d'or, sans comprendre que la technologie, la démographie et la géopolitique ont changé depuis le temps où les villes musulmanes étaient le joyau de la civilisation mondiale. La défaite militaire du monde arabo-musulman et l'exploitation des pays islamiques par l'Occident restent de puissants catalyseurs pour ce type de sentiments millénaristes.
Pour résoudre la crise actuelle, il faut repenser les limites entre Islam et Chrétienté, non pas comme des lignes de démarcation militaires, mais comme des frontières ouvertes. Les Etats-Unis et l'Europe ne doivent pas s'intéresser au monde musulman à travers le seul pétrole du Golfe arabo-persique et d'Asie centrale, régions qui sont manipulées à des fins économiques. En termes objectifs, les villes du monde arabo-musulman ne font vraiment partie aujourd'hui du réseau mondial du commerce, ni de ceux des idées, des technologies et des cultures. Cette situation doit changer. Amman, Damas, Tunis, Le Caire, Alexandrie et Téhéran doivent être reliés à Londres, à Paris, à Boston - et, bien sûr, à Tel-Aviv - par des échanges intellectuels, des conférences universitaires, des événements sportifs, par le commerce et les investissements étrangers.
La politique commerciale aux Etats-Unis et en Europe devrait s'adapter à ces changements en acceptant la Turquie dans l'Union européenne et en proposant des accords commerciaux favorables à d'autres pays du Moyen-Orient. Ainsi, le réseau de la société civile permettra de triompher de siècles de guerre, de méfiance et de manipulation par les puissances occidentales dominantes.
Il se trouvera, bien sûr, des réactionnaires dans les pays islamiques pour résister, tout comme il y aura des intolérants en Occident pour ricaner à l'évocation de cette idée. Mais la grande majorité des scientifiques, des hommes d'affaires, des artistes et tous ceux qui se situent au centre attendront avec impatience que s'établissent ces connexions, sachant que c'est ainsi que s'exprimera le meilleur de chacune des deux civilisations.

Jeffrey Sachs*

* Directeur du Centre pour le développement international de l'université Harvard.

Courrier International
13/12/2001, Numero 580

 

 

 

Développement : les mauvais choix du monde musulman recalé

Depuis cinquante ans, presque tous les choix politiques et économiques des pays musulmans sont allés dans le mauvais sens, nourrissant l'amertume, analyse le britannique Martin Wolf.

FINANCIAL TIMES (extraits)
Londres


L'humiliation et la rage qui ont engendré une forme de terrorisme "de portée mondiale" - selon les termes du président George W. Bush - sont réelles. Mais elles résultent d'un long échec historique, et non d'événements récents. Nous récoltons les fruits de trois siècles de violence entre l'Occident dominant et le monde musulman affaibli.
La puissance et la richesse occidentales ont transformé ou détruit les modèles traditionnels dans le monde entier. Mais nulle part l'ascension de l'Occident - dont les Etats-Unis sont un avatar contemporain et Israël, un symbole humiliant - n'a posé de problème plus grand que dans le monde musulman, et ce pour deux raisons.
D'abord, celui-ci s'est pendant mille ans considéré comme plus puissant, économiquement plus avancé et intellectuellement plus raffiné que la Chrétienté, contre qui il luttait. Ensuite, les notions occidentales de démocratie, de libéralisme, d'égalité des sexes et d'Etat de droit s'opposent à la pratique traditionnelle de l'islam.
Pour Anatole Lieven, du Carnegie Endowment for International Peace, "aucun pays musulman n'est parvenu à entrer dans le monde développé, à l'exception de certains Etats pétroliers du Golfe et, jusqu'à un certain point, de la Turquie et de la Malaisie".
Sombre situation. Selon la Banque mondiale, en 2000, le revenu moyen par habitant (à parité de pouvoir d'achat) dans les pays avancés était de 27 450 dollars (34 260 dollars aux Etats-Unis et 19 320 dollars en Israël). Il était en revanche de 3 700 dollars dans la région historique de l'islam, qui s'étend du Maroc au Bangladesh. Si l'on ne tient pas compte des pays exportateurs de pétrole, aucun des Etats de cette zone n'avait un revenu par tête supérieur à la moyenne mondiale (7 350 dollars).
Passons ensuite à la politique économique. Les meilleures places obtenues par ces pays dans le classement établi par le World Audit** en matière de liberté économique pour l'année 2001 sont celles du Koweït et du Maroc, respectivement 42e et 48e sur les 155 pays classés. La majorité d'entre eux figurent parmi les pays où la liberté économique est la plus restrictive au monde (c'est-à-dire situés au-dessous de la 100e place). Quant à la liberté politique, la Freedom House [une organisation américaine qui étudie la situation de la démocratie dans le monde] n'attribue la mention "partiellement libre" qu'à cinq de ces pays (le Bangladesh, la Jordanie, le Koweït, le Maroc et la Turquie), tous les autres étant simplement étiquetés "non libres". World Audit place six d'entre eux (l'Afghanistan [des talibans], l'Irak, la Libye, l'Arabie Saoudite, la Somalie et le Soudan) parmi les huit Etats les plus répressifs du monde.
Les conceptions occidentales en matière d'organisation politique et de politique économique se sont heurtées à des résistances ou ont été tout simplement rejetées. Non seulement les pays musulmans sont pauvres, mais ils se laissent distancer par d'autres pays en voie de développement. L'Egypte et la Corée du Sud avaient des niveaux de vie équivalents en 1950. Celui de la Corée du Sud est aujourd'hui pratiquement cinq fois plus élevé. Notons que l'Inde a aujourd'hui un niveau de vie presque de moitié supérieur à celui du Pakistan.
Il n'est pas surprenant que les pays clés du monde musulman n'aient pas réussi à faire face à la révolution industrielle. Outre les différences politiques, sociales et idéologiques qu'ils présentaient avec l'Occident, il leur manquait eau, charbon et acier. L'impérialisme occidental a ensuite privé la zone d'une capacité de réaction autonome. Mais les cinquante dernières années ont été bien différentes. Si l'on met à part le cas particulier de la Turquie, les principales tentatives de modernisation émanaient de régimes socialistes qui ont tous échoué. La région en supporte aujourd'hui les conséquences avec la résurgence du fondamentalisme et la réaction souvent répressive des régimes soutenus par l'Occident.
Selon les termes de Bernard Lewis, historien du monde musulman, "finalement, les fondamentalistes luttent contre deux ennemis, la laïcité et la modernité. La guerre contre la laïcité est consciente et explicite... Celle contre la modernité n'est pour l'essentiel ni consciente ni explicite, et vise tout le processus de changement qui a commencé dans le monde musulman au siècle dernier [le XXe siècle] sinon auparavant."

Martin Wolf*

* Editorialiste au Financial Times.
** <www.worldaudit.org> Ce site britannique met en ligne divers documents et statistiques en matière de démocratie et de droits de l'homme.


Courrier International
13/12/2001, Numero 580