LE CIMETIERE TURC DE BERLIN
Vivre et reposer en paix en terre berlinoise
Créé pour les dignitaires ottomans, le vieux
cimetière de Gatow est devenu celui des immigrants turcs d'aujourd'hui.
SÜDDEUTSCHE ZEITUNG (extraits)
Munich
"Le Tribunal constitutionnel renforce les
droits des musulmans", titrait à la une le quotidien de Munich Süddeutsche
Zeitung le 16 janvier, au lendemain de la décision des juges de la Cour
constitutionnelle de Karlsruhe d'autoriser l'abattage des bêtes selon le rite religieux
halal. "C'est une revalorisation de l'islam et une grande avancée en direction
d'un islam européen", ont souligné divers experts et théologiens. Face aux
protestations des organisations de défense des animaux, le quotidien de Francfort Frankfurter
Allgemeine Zeitung commentait : "La Cour constitutionnelle défend la liberté
religieuse. Et, dans le doute, elle se prononce en faveur des libertés de la minorité.
Mais ce jugement ne s'imposait pas du point de vue constitutionnel."
La tombe de Kizimiz Gülkan ne mesure que cinquante centimètres de long . Il avait
à peine un jour. C'est à Berlin-Gatow qu'il repose, un lieu totalement excentré de la
capitale, au-delà de Spandau. Là, à droite du cimetière municipal, se situe le plus
grand cimetière musulman de Berlin. Et sur beaucoup de sépultures sont posés des
jouets. Près de la moitié des personnes enterrées ici sont des enfants. A première
vue, on pourrait penser que le site n'est pas particulièrement bien entretenu. Les tombes
sont très dépouillées et sans fleurs. Ce qui prédomine, ce sont de simples stèles de
bois. Rares sont les sculptures de pierre sur les tombes des musulmans berlinois. L'ordre
qui régit le lieu ne se révèle que progressivement. Toutes les tombes sont orientées
vers l'est, alignées à la boussole. Les corps sont enterrés couchés sur le côté
droit, la tête à l'ouest, les pieds vers l'est, le visage tourné vers la Kaaba, à La
Mecque. Symbole du souvenir, de la tradition, mais preuve aussi qu'en terre étrangère le
tissu de l'existence des anciens "travailleurs immigrés" s'est fondamentalement
modifié. Eux sont restés ici. Et de plus en plus de musulmans restent ici, même après
la mort, même si les traditions d'inhumation ne sont pas respectées partout en
Allemagne.
Certes, aujourd'hui encore, la grande majorité des Turcs qui meurent en Allemagne
préfèrent se faire rapatrier dans leur pays d'origine, malgré la charge financière que
cela représente et contrairement à la règle qui veut que l'enterrement ait lieu
immédiatement. Mais en Turquie, souvent, il n'y a plus personne pour se rendre sur les
tombes et les entretenir. Par ailleurs, en Allemagne, les Eglises chrétiennes, aussi bien
protestante que catholique, proposent que l'on mette à la disposition des musulmans des
espaces réservés, voire leurs propres cimetières. Car, outre les recommandations pour
l'inhumation et un espace pour la toilette rituelle du défunt, il faut également
respecter le repos éternel des morts.
A ce sujet, les musulmans de Berlin bénéficient d'une situation privilégiée, du fait
de leur nombre relativement important, mais aussi de leur longue histoire sur place. C'est
à Berlin-Hasenheide que se situe le seul et unique cimetière musulman historique
d'Europe centrale. Pendant des siècles, les Turcs tombés au combat en Europe avaient
été simplement ensevelis. Puis, en 1798, l'ambassadeur ottoman Ali Aziz Effendi,
décédé à Berlin, fut le premier à disposer à Hasenheide d'une sépulture digne de ce
nom. Il y fut rejoint en 1804 par Mehmed Esad Effendi, émissaire de la Sublime Porte [nom
donné autrefois au gouvernement du sultan des Turcs] et par Rahmi Effendi en 1839.
A cause de la construction d'une caserne en 1866, leurs ossements furent définitivement
transférés dans le premier cimetière musulman d'Allemagne sur le Columbiadamm (dans
l'arrondissement de Neukölln), dont le terrain avait été offert à la communauté
turque de Berlin par Guillaume Ier. Aujourd'hui encore, cet espace jouit d'un statut
d'extraterritorialité : il est considéré comme territoire national turc. Malgré des
agrandissements, la capacité du cimetière fut rapidement dépassée. Depuis 1988, Gatow
a rang de nouvelle nécropole. Entre-temps, le vieux cimetière musulman de Neukölln est
devenu un centre moderne de la communauté, avec une grande mosquée à deux étages et
deux hauts minarets. Le cimetière lui-même, en revanche, ne saurait être touché,
déclare Mohammed Herzog, le président de la Communauté des musulmans germanophones.
Berlinois de naissance, ancien baptiste converti à l'islam en 1979, ce personnage
enjoué, le cigarillo vissé aux lèvres, vit avec son temps. Ayant bien souvent
accompagné le deuil des musulmans, il explique le problème : les sépultures musulmanes
ne peuvent être ni détruites ni modifiées.
Or, ici, le repos éternel dure à peu près dix ans. Toutefois, le Conseil central des
musulmans souhaite parvenir à un compromis. A Gatow, la règle a déjà été aménagée.
Les concessions durent vingt ans et peuvent être reconduites plusieurs fois, ce qui
garantit un repos éternel de longue durée. Un temps qui aurait permis au petit Kizimiz
de grandir.
Lars Langenau
Courrier International
24/01/2002, Numero 586
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