LADY MARY MONTAGU CHEZ LES TURCS

 

OCCIDENT - ISLAM : Le choc des ignorances

Ecoutons plutôt lady Mary !

Pour répondre à Oriana Fallaci, le philosophe espagnol Fernando Savater fait appel à Mary Montagu, cette aristocrate anglaise du XVIIIe siècle qui découvrit avec émerveillement l'islam. Il n'y a qu'une seule civilisation, celle qui nous pousse à comprendre les autres.

EL PAIS (extraits)
Madrid

Konstanty Gebert, l'une des autorités morales de la presse polonaise, ne mâche pas ses mots quant à l'article d'Oriana Fallaci, traduit par son journal, Gazeta Wyborcza. Même si obtenir un texte de cette journaliste-écrivain muette depuis dix ans était un scoop, le rédacteur en chef du Corriere della Sera aurait dû refuser de le publier, et tous les autres de le reprendre car "on ne publie pas de manifeste raciste" , fulmine-t-il dans une réponse parue dans le même Gazeta Wyborcza . "Et qu'on ne s'abrite surtout pas derrière une prétendue 'valeur artistique' !"

Lady Mary Montagu fut sans nul doute la figure féminine la plus intéressante de la première moitié du XVIIIe siècle anglais. Ayant acquis une solide culture dans la bibliothèque de son père, le duc de Kingston, elle se maria en secret contre la volonté paternelle. Amie de Jonathan Swift et de Joseph Addison, elle fut courtisée par Alexander Pope et se fit remarquer à la cour du roi George Ier pour ses opinions peu conventionnelles, qui amusaient et scandalisaient tout à la fois la bonne société. Mais elle s'ennuyait. Aussi accueillit-elle avec enthousiasme la nomination de son mari au poste d'ambassadeur à Constantinople, ce qui lui permettait de fuir l'Angleterre. Nous connaissons par sa correspondance* - que Voltaire allait trouver supérieure à celle de Mme de Maintenon et de Mme de Sévigné - les incidents de son voyage jusqu'en Turquie, puis sa fascination pour le monde islamique qu'elle y découvrit. Très perspicaces, les observations anthropologiques de lady Montagu sont remarquablement exemptes de préjugés. La sensualité et le raffinement du sultanat ne laissent pas de l'impressionner, tout comme le fait que les éfendis, c'est-à-dire les érudits locaux, ne croient pas davantage aux enseignements de Mahomet que les Européens cultivés à l'infaillibilité du pape - même s'ils s'en cachent pour éviter les ennuis. Des années plus tard, de retour en Angleterre, elle tentera d'introduire dans son pays le système de vaccination antivariolique qu'elle avait appris chez les Turcs, ce qui lui vaudra de se heurter à l'ignorance bornée des médecins conservateurs et des clercs, lesquels jetaient l'anathème sur ces procédés païens. Mais elle sait déjà que l'engeance des superstitieux et des fanatiques ne connaît pas les frontières.
Enfin, à Douvres, lady Mary écrit, dans un français parfait, sa dernière lettre à l'abbé Contin. Elle feint d'envier ceux qui ne voyagent pas et qui par là même ne regrettent rien : les heureux Anglais qui trouvent le vin grec répugnant et leur propre bière sublime, ceux qui considèrent que les figues et les fruits exotiques ne valent pas un bon roast-beef. Et de conclure : "Plût à Dieu que moi aussi, je pense de la sorte et que, me contentant dorénavant de la lumière voilée que ce ciel nous dispense, je sache oublier peu à peu le soleil stimulant de Constantinople !"
L'attitude de lady Montagu est on ne peut plus civilisée. Est civilisé celui qui fait l'effort d'aller au-delà de sa propre culture, mû par la curiosité ou l'intérêt pour les autres. En revanche, celui qui s'enferme dans les usages qu'il connaît, qui les juge préférables à tous les autres et fait preuve d'une grossière hostilité envers les moeurs qu'il ne partage pas a toujours été appelé barbare, jamais civilisé.
De fait, on ne peut même pas considérer comme réellement "cultivé" quelqu'un qui ne connaît que sa propre culture. Est cultivé celui qui parle quatre langues, et non celui qui ne pratique que la sienne. D'où l'absurdité qu'il y a à parler de guerre ou de choc des civilisations : il n'y a qu'une civilisation, celle qui se projette au-delà des limitations culturelles dont on a hérité et qui nous pousse à comprendre les autres cultures, sans pour autant nécessairement les partager.
Je crois que c'est de là que vient la principale erreur d'une autre illustre voyageuse, Oriana Fallaci, dans son article déjà célèbre publié au lendemain des attentats du 11 septembre. Malgré les critiques féroces qu'il lui a values, tout n'est pas erroné ou méprisable dans cet article, loin de là. Il n'y a pas lieu à mon sens d'opposer Dante à Omar Khayyam, comme s'ils s'excluaient mutuellement, ou plutôt comme si le fait d'apprécier l'un des deux - pas seulement par fétichisme, mais par curiosité pour une autre culture - empêchait de s'intéresser à l'autre. Il se trouve que l'exemple est particulièrement mal choisi : Omar Khayyam, l'hédoniste, le désespéré, paraît aujourd'hui parfaitement en accord avec notre Occident postmoderne, tandis qu'un Dante souvent intransigeant, quoique sublime, nous renvoie à une époque où le christianisme produisait davantage de talibans que l'islam... Au fond, il ne s'agit pas d'une guerre de religion, comme semble par moments le croire Mme Fallaci, à l'instar de tous ces arabisants qui, par d'amusantes contorsions, tentent de dissimuler le ton résolument belliqueux du Coran. L'islam est une religion pleine de compassion pour ses fidèles et implacable envers les infidèles, ce en quoi, historiquement, elle ne se distingue ni du judaïsme ni du christianisme. Pourquoi s'obstiner à dire que les talibans ou Khomeyni ne représentent pas le "véritable" islam ? Car, enfin, chaque religion n'est jamais que ce que veulent y voir ses divers interprètes cléricaux. Torquemada et saint François d'Assise sont l'un et l'autre de "vrais" chrétiens, même s'ils ne se ressemblent guère. Et celui qui, au XVIIIe siècle, a condamné les droits de l'homme n'était pas moins pape que celui qui, aujourd'hui, s'en fait le défenseur. Tout le mal avec les religions ne vient pas de leur contenu particulier, parfois savant ou poétique, mais de ceux qui y croient dur comme fer. Le seul avantage du christianisme est que son influence sur les affaires séculières ne se fait presque plus sentir, qu'elle reste purement symbolique, tandis que l'islam demeure une source fondamentale du droit dans bien des pays et pour beaucoup de croyants.
Or c'est là, sur le terrain politique, qu'a lieu le véritable "choc", l'affrontement proprement dit. Sur ce point, au moins, je partage l'indignation de Mme Fallaci face à certains relativismes. Car s'il n'y a pas de "civilisations" ou de "cultures" supérieures à d'autres (dans le sens qu'elles n'auraient rien à apprendre des autres), il y a bel et bien des systèmes politiques qui, rationnellement, sont préférables à d'autres. Je préfère les démocraties où l'on peut critiquer George Bush, même s'il est chrétien, aux théocraties où aucune voix ne s'élève contre Oussama Ben Laden, sous prétexte qu'il est musulman.
Et, bien entendu, je ne crois pas que l'on puisse même comparer les pays où l'on peut être musulman - à condition de respecter les droits civils des autres (et surtout des autres femmes) - avec ceux où seuls les musulmans ont des droits. Il me paraît incontestable que la subordination du politique au religieux-clérical dans les pays islamistes a freiné leur développement social et démocratique.
Mais il n'est pires paternalistes que ceux qui voient dans l'écrasante suprématie des pays riches la cause de tous les maux des peuples assujettis. Bel et bien convaincus de la supériorité de la civilisation occidentale, ils ne tiennent aucun compte des facteurs autochtones, en particulier l'attachement à des traditionalismes religieux qui excusent ou exigent les despotismes politiques. Ceux qui considèrent que la théocratie fait partie de l' "identité culturelle" respectable de certains peuples devraient considérer aussi la misère et l'analphabétisme comme des traits typiquement folkloriques de ces bienheureux. Et, quels que soient les torts des Occidentaux, rien ne saurait justifier le terrorisme international. Certains tueurs en série ont aussi beaucoup souffert dans leur enfance ; il n'en reste pas moins que la société doit se défendre face à eux, avec une violence légale qui n'est en rien comparable à la leur. Malgré ses nombreuses imperfections, notre système mérite d'être défendu. L'important, aujourd'hui, c'est de ne pas oublier que les indispensables améliorations de notre civilisation font partie de notre défense et qu'il ne s'agit pas de simples concessions à l'ennemi. Et cela, nous le devons à lady Mary.

Fernando Savater**

* L'Islam au coeur - 1717-1718, Correspondance, éd. Mercure de France, 2001.
** Professeur de philosophie à l'université Complutense de Madrid. Dernier ouvrage paru en français : Pour l'éducation, éd. Rivages, 2000.


Courrier International
08/11/2001, Numero 575