ET LES FEMMES ?!

 

Pourquoi donc les femmes qui prient resteraient-elles derrière ?

Le grand quotidien populaire laïc stambouliote dénonce l'alliance des machos et des islamistes dogmatiques.

CUMHURIYET
Istanbul

Grâce aux initiatives de Nadir Kuru, mufti de Karsiyaka [un quartier de la ville d'Izmir], la participation des femmes à la prière funéraire a finalement été admise. [Contrairement à ce qui se passe dans d'autres pays musulmans, les femmes turques pouvaient jusque-là assister aux funérailles, mais sans participer à la prière.] Le mufti a ainsi fait un pas important. Dans le monde musulman, il n'est pas facile de changer les habitudes religieuses, surtout lorsqu'il s'agit d'une relation dans laquelle les hommes occupent une position dominante.
Avez-vous remarqué que les hommes se sont propulsés sur le devant de la scène dès que le débat religieux s'est ouvert ? Ce choeur à domination masculine a d'ailleurs aussitôt apporté une deuxième idée au débat : "Il n'est pas juste qu'hommes et femmes se mettent dans les mêmes rangs pendant la prière. Il vaudrait mieux que les femmes restent derrière." Et au nom de quelle justification renvoie-t-on les femmes à l'arrière ? Sous le prétexte que telle était la pratique à l'époque du Prophète ! Y a-t-il dans le Coran un commandement quelconque à ce sujet ? Non. Pourquoi alors insiste-t-on pour rejeter les femmes à l'arrière ? On nous répond que cette pratique est fondée sur les hadiths et la sunna [recueil des actes et paroles du Prophète]. Et c'est à ce moment qu'intervient le discours macho.
La source la plus authentique, qui nous vient des débuts de l'islam, à l'époque où le Prophète était encore en vie, est le Coran. Toutes les autres sources ont été rédigées au moins cent cinquante ans après la mort de Mahomet [en 632]. Elles se fondent sur des récits que deux ou trois générations se sont transmis, influencés par différentes visions du monde et ayant subi un filtrage intellectuel en rapport avec le vécu des conteurs. De plus, la période où ces textes ont été rédigés, celle des Omeyyades [661-750] et des Abbassides [750-1258], est celle où l'islam avait atteint sa vitesse de croisière, dépassant la ferveur motrice des premiers temps. Les femmes, qui avaient joué un rôle actif de combattantes dans la consolidation de l'islam, sont désormais, à l'époque du statu quo, intégrées au système et reléguées dans leurs foyers.
Je ne suis pas surpris par cette fatwa, qui veut placer la femme derrière l'homme sous prétexte de suivre les sources dites "originales" - des sources fondées, en réalité, sur des rumeurs dont la vérité est discutable. La logique masculine dans le monde musulman reflète en fait une philosophie qui a des racines beaucoup plus profondes. C'est d'ailleurs cette philosophie qu'il faudrait interroger. Du reste, ce débat ne concerne que les pieux. Beaucoup de gens restent perplexes devant les discussions organisées à la télé pour savoir si telle ou telle chose est "conforme à l'islam" ou non, car l'islam de l'Anatolie s'est depuis des siècles tracé une voie particulière. Je ne crois pas qu'on ait besoin de ces soi-disant "réformateurs" pour remodeler un islam anatolien qui n'a pas besoin d'être remis à neuf. [Par islam anatolien, on entend cette réinterprétation tolérante de l'islam qui est, en fait, un syncrétisme de traditions chamanistes et de traditions soufies largement ancrées dans la culture turque, ainsi que de religions préislamiques, qui existaient en Anatolie.] Les nouveaux distributeurs de fatwas ne font que nous resservir le dogmatisme de la péninsule Arabique, sous des paillettes et du strass.

Oral Calislar

Courrier International
26/02/1998, Numero 382