L'ISLAM TURC EN CITATIONS

 

"Quand tu cherches Dieu, cherche-le dans ton coeur. Il n'est pas à Jérusalem, ni à la Mecque, ni dans le hajj"

Yunus Emre *

 

* La tradition veut qu'au 13ème siècle, dans un couvent situé au coeur de l'Anatolie, un modeste derviche appelé Yunus, soi-disant bûcheron et illettré, s'occupait à de rudes besognes tout en s'initiant aux premiers rudiments de la doctrine soufie. Bientôt, sous l'effet de l'inspiration mystique, quasi miraculeusement, il se mit à composer des poèmes sublimes, dans lesquels il clamait son amour pour Dieu et son désir d'union avec celui qu'il nommait l'Ami. Sa poésie, vive, imagée, aux accents brûlants, dans une langue turque authentique et dépouillée des formules ampoulées de l'ottoman classique, alla droit au coeur du peuple, qui fit sien ce poète et tout au long des siècles ne se lassa pas d'en répéter les vers.

Telle est l'image qu'a forgée la légende populaire de ce personnage qui est vénéré comme un saint par le peuple et considéré par les érudits et connaisseurs comme l'un des plus grands poètes du monde turc.


 

"Mille pélerinages à la Kaaba ont moins de valeur que la conquête d'un seul coeur"

Haci Bektas Veli *

 

* Haci Bektas Veli (prononcer "hadji bektach véli") est un grand poète mystique turc du 13ème siècle (1210 ?-1270). Il donna son nom à un courant philosophique musulman, le Bektachisme, dont l'influence déborde très largement les frontières de la Turquie (les Bektachis sont notamment majoritaires en Albanie).
Les Bektachis ont été le fer de lance de l'expansion turque, puis de la défense de l'Empire turc quand vint son déclin. La raison ? Le Bektachisme était le dogme religieux auquel adhérait officiellement le célèbre et prestigieux corps des Janissaires !
Organisés en couvents, ayant développé une version originale de l'Islam, les Bektachis sont proches des Alévis, dont ils se distinguent toutefois en professant une philosophie "ouverte" à laquelle on peut adhérer (on ne devient pas alévi, on naît alévi).


 

Un jour dans les rues de Basra, on demanda à Rabia * pourquoi elle portait une torche dans une main et une cruche d'eau dans l'autre, et elle répondit :

"je veux jeter le feu dans le paradis et verser de l'eau dans l'enfer pour que ces deux voiles disparaissent et que l'on voit clairement qui adore Dieu par amour et non par crainte de l'enfer ou par espoir du paradis".

 

* Rabia, dite la "Sainte de Basra" (ou Bassorah, ville aujourd'hui située dans le sud de l'Irak), est morte en 801. Elle a introduit l'image de l'amour désintéressé dans le soufisme, une image très présente dans la spiritualité turque. Cet amour qui porte en lui-même sa raison d'être est devenu le thème central du soufisme. Presque tous les poètes mystiques en Islam, et tout particulièrement les poètes turcs, ont exprimé l'idée que "l'amoureux doit être sur la voie de l'amour de sorte qu'il ne se souvienne plus de l'enfer ou du paradis".
Au cours des siècles, cet amour mystique a fortement imprégné l'islam pratiqué par les Turcs, qui se distinguent en cela d'autres peuples où, dans le rapport au divin, c'est la peur et la crainte qui dominent.
Rabia est l'une des rares figures féminines faisant l'objet de vénération dans le monde musulman. Ancienne esclave affranchie par son maître, l'amour de Rabia pour Dieu était absolu ; il n'y avait pas de place pour quelqu'autre pensée ou quelqu'autre amour que ce fût. Résultat : elle ne se maria pas. Son seul désir était de se perdre dans la contemplation de "Celui qui a créé les fleurs et le printemps". "Ô Bien-Aimé des coeurs...", c'est ainsi que Rabia s'adressait à Dieu dans ses poèmes...

 


 

" Celui qui fit ce talisman qu'est l'homme
Celui qui sait parler toutes les langues
Celui que ciel ni terre ne peuvent contenir
Est contenu tout entier dans mon âme "

" Nous avons plongé dans l'Essence
et fait le tour du corps humain
Trouvé le cours de l'univers
tout entier dans le corps humain "

Yunus Emre

 


 

"Ce que vous faites de bien et de mal, vous le faites à vous-même"

Le Prophète Mahomet (*)


(*) Pour les musulmans, Mahomet a clôturé le cycle des prophéties. Il est le dernier et le plus grand des Prophètes.
Il est à noter que ses prédécesseurs, notamment Jésus et Moïse, sont également reconnus et vénérés par les musulmans.
De Mahomet, né en 571, va naître l'Islam, tout à la fois communauté de croyants, religion et empire à dimensions universelles où devait se forger une civilisation nouvelle...

 


 

Un jour, le Prophète Mahomet en personne eut le désir de rencontrer les soufis, ces ascètes si réputées. Il descendit sur terre et vint frapper à la porte de leur tekke.

-" Qui es-tu ? " lui demanda-t-on.

-" Je suis le Prophète ".

On lui ferma alors la porte au nez.

" Ce lieu est bien trop modeste pour y recevoir le Prophète en personne " lui répondit-on.

Alors celui-ci, après avoir bien réfléchi, revint frapper à la même porte.

-" Qui es-tu ? "

-" Je suis le serviteur des pauvres".

La porte s'ouvrit aussitôt.

Le Prophète entra, s'assit au milieu des derviches et leur demanda :

-" Qui êtes-vous ? "

-" Nous sommes les Quarante. Ce qu'est chacun de nous, tous les autres le sont aussi "

-" Mais comment est-ce possible ? " questionna le Prophète

Alors, un des derviches prit un couteau et, relevant sa manche, s'entailla profondemment l'avant-bras. Et les bras des autres derviches saignèrent exactement et aussitôt au même endroit.

 


 

" Notre seule religion, c'est l'Homme "

Devise alévie (*)


(*) Le terme "alévi" renvoie aux affidés d'Ali, le cousin et gendre du prophète Mahomet, exclu de sa succession au Califat et tête de file du grand schisme de l'Islam, la shî'a ou Chiisme.
Proche donc du Chiisme (duodécimain) par certains aspects, l'Alévisme est un courant musulman spécifique et propre à la Turquie qui s'est implanté en Anatolie à partir du 17ème siècle. A la différence des Iraniens, les Alévis, dont le nombre serait de 10 à 15 millions en Turquie, ne disposent pas d'un clergé organisé et structuré. De plus, la théologie alévie s'est développée de façon autonome, incorporant des thèmes de la culture turque pré-islamique. En cela, les Alévis ont permis de préserver une culture turque plusieurs fois millénaires, qui aurait peut-être disparu avec l'avènement de la civilisation islamique en terre turque. Autre originalité de l'Alévisme : il procède par initiation. C'est une religion "fermée". On ne devient pas alévi, on naît alévi.
Un point important : il n'y a nulle vérité pour un Alévi ; la connaissance est toujours une conquête. Par conséquent, tout est sujet à interprétation, y compris le texte du Coran. Dans ce dernier cas, le Coran est considéré non pas incréé comme l'affirme le Sunnisme, mais comme parole d'homme, celle de Mahomet. Le Coran appelle donc aussi à interprétation, de préférence allégorique.
Cette absence de structure et ce contenu très spécifique ont malheureusement exposé les Alévis à la méfiance des autorités ottomanes et à nombre de persécutions et d'exclusions sociales. Cette situation d'exclus sera à l'origine du ralliement profond et massif des Alévis au Kémalisme : la république laïque instaurée par Atatürk étant, pour les Alévis, le meilleur rempart contre les persécutions passées.
Un autre paradoxe de la communauté alévie est son attachement à la langue turque. En effet, les Alévis ont toujours récusé la langue arabe comme langue religieuse. Cet attachement à la langue turque a fait de beaucoup d'Alévis des patriotes turcs - et même des nationalistes de gauche -, méfiants envers le monde occidental et hostiles au monde soviétique. L'ultime paradoxe de l'Alévisme est que, structure nourricière du patriotisme turc, il englobe une importante minorité kurde, qui a beaucoup souffert au cours de l'histoire des fondamentalistes kurdes sunnites.
Longtemps, les Alévis ont été appelés "kizilbas" ("têtes rouge", prononcer "kizilbache") par référence à leur origine de nomades turkmènes.

 


 

"La ilaha illa'l-'ishq"
"Il n'y a pas de divinité sauf l'Amour"

Formule souvent utilisée chez les soufis turcs



"Dis-moi ce que tu cherches, je te dirai qui tu es :
Si tu es à la recherche de la demeure de l'âme, tu es une âme ;
Si tu es en quête d'un morceau de pain, tu es du pain.
Si tu peux saisir le secret de cette subtilité, tu comprendras :
Chaque chose que tu recherches, c'est cela que tu es".

Celaleddin Rûmi, dit Mevlânâ
(poète et mystique turc, fondateur de la confrérie des Derviches Tourneurs, 13ème siècle)


Viens, viens, viens... qui que tu sois, viens !
Viens aussi que tu sois infidèle, idolâtre ou païen,
Notre couvent n'est pas un lieu de désespoir;
Même si cent fois tu es revenu sur ton serment, viens!

--------
Gel, gel, gel... Ne olursan ol yine gel !
Kafir, putperest, mecusi olsan da, yine gel !
Bizim dergahimiz ümitsizlik dergahi degildir,
Yüz kere tevbeni bozmus olsan da, yine gel !
--------
Come, come, come... Whatever you are, it doesn't matter
Whether you are an infidel, an idolater or a fire-workshipper
Come, our convent is not a place of despair.
Come, even if you violated your vows a hundred times, come again.

Celaleddin Rûmi, dit Mevlânâ

La pensée de Mevlâna

Mevlâna n'est pas un philosophe mais un mystique; cependant, comme le mysticisme est au fond une théorie philosophique, on peut dire que Mevlâna est un "philosophe mystique". Mais c'est aussi un moraliste et un bon psychologue car il connaît profondément les hommes et le peuple qu'il influença grandement. Enfin, c'est aussi un très grand poète.

Mevlâna contesta les philosophes car ils ne reconnaissent de valeur qu'à la raison. Selon lui, les sentiments doivent être pris en considération. L'homme est toujours amoureux de l'ineffable, et Mevlâna, donnant plus d'importance aux sentiments qu'à la raison, croit qu'on ne peut arriver à l'Etre absolu que par le chemin du coeur et par la synthèse entre le monde extérieur et le monde intérieur. Le monde extérieur ressemble à l'écume de la mer alors que le monde intérieur est la mer infinie elle-même. Elle est invisible et on ne peut la percevoir que par le coeur. Pour Mevlâna, rationaliste dans la vie quotidienne mais sentimental dans la perception des vérités mystiques, le chemin du coeur est l'amour. On ne peut atteindre l'Etre absolu que par l'amour. L'Etre absolu est Dieu, l'amour de Dieu existe partout et tout aboutit à Dieu. Si l'on aime tout pour Dieu et que cet amour aboutit en Dieu, on trouvera Dieu à la fin du chemin. L'essentiel est d'aimer, d'avoir la capacité d'être amoureux. Mevlâna croit que l'âme humaine peut s'unir avec l'infini et s'identifier avec lui en annulant son essence et en suivant le chemin du coeur.

Dieu est la vérité absolue, la beauté absolue et la lumière absolue. Le mystique qui réussit à abolir son essence en se noyant dans l'extase, peut arriver à la compréhension et à la connaissance. Mevlâna donne beaucoup d'importance au Semâ car le plaisir et l'enthousiasme moralement élevé et purement esthétique qu'il procure éloigne l'homme du monde matériel. Le Semâ est l'esprit universel qui tourne autour de l'esprit comme le papillon tournant autour de la bougie et s'y brûlant les ailes.

L'univers et l'homme sont un reflet de Dieu. Tout ce qui existe dans l'univers émane d'un seul Etre, Dieu. Toutes les forces et toutes les choses ne sont que les manifestations de Dieu sous des formes diverses. Dans l'Etre, il y a l'Union et Mevlâna considère que toutes les religions ne sont au fond qu'une seule.

Les principes auxquels Mevlâna attache le plus d'importance, dans le domaine de la morale, sont ceux qui procurent la sérénité pour soi-même et pour son entourage, qui élèvent moralement l'homme, comme la modestie, la patience, la résignation, l'abnégation, la bonté et l'honnêteté. Mevlâna prêchait de ne pas faire de discrimination de couleur, de race, de classe, de richesse et de force, et d'aimer et respecter tous les hommes puisque chaque homme est le reflet de l'Etre absolu. C'est peut-être en cela que réside la différence fondamentale entre son mysticisme et celui des autres mystiques; dans aucune autre religion ou secte, l'amour de l'humanité et l'idée de la tolérance ne sont aussi lucides et aussi purs. Par son appel: "Viens, viens, viens encore", il a appelé toute l'humanité à suivre son chemin, s'imposant le devoir de l'éduquer et de la sublimer.

Ses oeuvres et la doctrine de son ordre, le Mevlevi, qui ont si profondément influencé la vie artistique et intellectuelle de la nation turque, attestent toute la grandeur de Mevlâna: ce sage, ce philosophe mystique, ce penseur, ce poète, fait partie, par sa richesse, du patrimoine spirituel de l'humanité entière.


 

"Je viens de Dieu et je vais à Dieu"


Réponse de Mevlânâ à un soldat, devant Bagdad, qui lui demanda d'où il venait et où il se rendait.
Cette réponse célèbre lui ouvrit les portes de la cité
(Mevlânâ venait de quitter le Khorassan, en raison des invasions mongoles, et se rendait à Konya. Il s'arrêta en chemin à Bagdad.)

 


 

Res tantum cognoscitur quantum diligitur
On ne peut connaître quelque chose que dans la mesure où on l'aime

Saint Augustin


 

La mesure de l'amour, c'est d'aimer sans mesure

Saint Augustin

 

 


Bibliographie BleuBlancTurc sur l'Islam et le monde turcs