LA CROISADE DE BERLUSCONI

 

La "croisade" de Berlusconi, un danger pour la péninsule

En affirmant "la supériorité de notre civilisation" sur l'islam, le président du Conseil italien s'est mis à dos le monde arabe et a placé ses alliés occidentaux dans l'embarras.

LA REPUBBLICA (extraits)
Rome

A la suite du tollé provoqué par ses propos sur la "supériorité de la civilisation occidentale", Silvio Berlusconi a tenté de se justifier devant le Sénat italien le 28 septembre. "Je suis désolé si quelques mots, sortis de leur contexte général, ont été mal interprétés et ont pu heurter la sensibilité de mes amis arabes et musulmans", a-t-il affirmé. Le président du Conseil n'a donc ni démenti ses affirmations, ni présenté des excuses formelles.

 

Depuis le 27 septembre, l'Italie vit dans une situation d'isolement international sans précédent. Depuis la naissance de la République, en 1948, il n'était jamais arrivé que les propos de l'un de nos Premiers ministres provoquent simultanément la condamnation de l'Union européenne, une prise de distance de la part de Londres et de Paris, l'embarras de Washington, la colère de la Ligue arabe et de la presse musulmane, et même une leçon de tolérance religieuse de la part de Jörg Haider.
Tôt ou tard, cela devait arriver. Quand notre Premier ministre parle à l'étranger, son entourage retient son souffle : avec lui, on est toujours au bord du désastre diplomatique, en tension extrême entre ses limites personnelles et l'importance que revêt son rôle. Berlusconi essaie chaque fois de combler la distance entre les deux par un discours au débit torrentiel, mais approximatif, et qui, au contact de la presse internationale, devient explosif. Un président du Conseil n'a pas à émettre de jugement sur la "civilisation" des autres pays. La civilisation, c'est "l'ensemble des caractéristiques matérielles, sociales et culturelles qui identifient un peuple", disent les dictionnaires. C'est donc une identité, ce que nous avons de plus cher, nous-mêmes et les autres. Les "oulémas" de Berlusconi se demandent aujourd'hui où est le scandale. Nous sommes comme eux conscients des risques que représente le relativisme culturel. Comme eux, nous ne doutons pas que les régimes libéraux soient supérieurs aux régimes autoritaires, que la démocratie vaut mieux que la dictature, que la liberté est préférable à l'oppression, et la tolérance à l'intolérance. Nous savons que ce sont des valeurs universelles et nous sommes prêts à les défendre contre toute menace. Mais le scandale, c'est précisément que Berlusconi n'a pas dit cela. Il a dit que "notre civilisation" est supérieure et que ce système de valeurs "n'existe pas dans les pays musulmans" parce qu'ils sont musulmans. Il a donc condamné l'islam en bloc. Il l'a confondu avec les talibans. Il a prophétisé la "conquête" de ces peuples par l'Occident, en mettant avec désinvolture dans le même sac des réalités profondément différentes, telles que la Turquie et l'Indonésie, la Malaisie et le Koweït. Il a offensé les millions de musulmans qui vivent en Europe, convaincus qu'ils peuvent être à la fois européens et musulmans.
Mais, même si notre président du Conseil avait eu l'envergure culturelle nécessaire pour aborder des thèmes aussi complexes et pour expliquer les raisons historiques qui ont fait que l'Occident est devenu le terrain le plus adapté au capitalisme et à ses libertés, tandis que l'Orient musulman a pris une autre direction, il n'aurait pas pu choisir pire moment politique pour se lancer dans de telles réflexions. Ses paroles ont surpris le président de la Commission européenne, Romano Prodi, alors qu'il se trouvait à la mosquée de Bruxelles, entouré d'ambassadeurs arabes qui lui demandaient des explications.
Elles ont surpris la troïka européenne au Caire, où elle tentait de convaincre le président égyptien, Hosni Moubarak, que la lutte contre le terrorisme n'est pas la lutte contre l'islam, avant de se rendre à Damas pour faire la même chose. Berlusconi a sabordé la coalition internationale que l'Occident est en train d'essayer de construire avec les pays musulmans pour vaincre le terrorisme. Il ne pouvait pas rendre pire service à la cause commune. Bush, qui déjà avait oublié de remercier l'Italie dans son discours devant le Congrès, a maintenant une raison de moins de rattraper cet oubli.
Enfin, le président du Conseil a manqué à un devoir de sa charge, qui doit passer avant toute conviction personnelle : il a exposé son pays à un danger potentiel pour son commerce et pour sa sécurité, en le désignant comme cible idéale de représailles. Il a excité la haine quand il faudrait prêcher la compréhension réciproque. L'accusation de "racisme" que lui a adressée le secrétaire général de la Ligue arabe est certainement exagérée et injuste, mais elle indique ce que ressent actuellement le monde musulman et les dangers qu'encourent ceux qui n'en sont pas conscients.

Antonio Polito

Courrier International
04/10/2001, Numero 570