PORTRAIT
de BBTien
Tugrul
A 34 ans, je suis marié et père d'une petite puce et d'un tout petit bonhomme.
Né en Turquie, je n'ai eu le temps que de goûter à la dureté de la vie dans nos villages anatoliens avant d'en être arraché pour être emmené en France.
De formation ingénieur en informatique et mathématiques, j'exerce mon métier de chef de projet dans une société de dimension internationale.J'ai grandi dans l'insouciance et le manque mais je ne me suis jamais senti malheureux, sauf peut-être à Noël et pendant les vacances d'été lorsque tout le monde partait.
J'ai adoré l'école, certainement parce que j'y retrouvais tout ce que je n'avais pas à la maison. La découverte des livres a été un choc pour moi. J'ai lu tout ce que j'ai pu. Ma fille a dû hériter de cette passion tant elle est aussi attirée par les livres. A un âge où beaucoup joue, je la surprends souvent à feuilleter mes livres ou à "bidouiller" sur mon ordinateur (elle reconfigure Windows fréquemment et explique à ma femme comment utiliser l'ordinateur, elle a trois ans et demi !).
Ma famille occupe une part importante de mon temps. Je peux passer de longs moments à observer mes enfants. Je suis à chaque fois stupéfait de voir que de si petites "cacahouètes" (c'est ce que j'ai cru voir à l'échographie) en grandissant puissent faire autant de bêtises mais aussi impressionné par leur très grande intelligence et leur mémoire phénoménale. Ma femme et moi prenons très au sérieux l'éducation de nos enfants. Nous voulons qu'ils soient respectueux des personnes et qu'ils se comportent correctement aussi bien à la maison qu'en public. Mon sang bouillonne à chaque fois que je vois les enfants turcs délaissés dans les quartiers. Les parents fuient leurs responsabilités. Entre des pères qui se retrouvent dans les cafés et des mères qui se rendent visite pour colporter les pires racolages où est la place des enfants ? Dans les rues ? Devant les immeubles ? N'ont-ils que ça à leur proposer ? Et que dire de l'absence de responsabilités des parents en public ?J'ai une attirance inexplicable pour la nature, peut-être est-ce la conséquence de mes lectures ou alors la suite de quelque chose qui a débuté, il y a très longtemps, en Turquie. Je ne le saurai jamais. Ce goût incommensurable, je veux le faire partager à mes enfants. Ma petite puce adore déjà partir à la découverte de la faune et de la flore. Je suis sûr que le deuxième suivra. Nous avons la chance de vivre à la campagne, ce serait bête de ne pas en profiter.
J'aime la poésie, surtout la période romantique du XIXème siècle (Lamartine, Musset, Vigny, ...) et la musique classique, appelée aussi bruits de casseroles ou grincements de portes par beaucoup de Turcs.
L'attrait pour la musique turque doit être inscrit dans mes gènes sinon je ne vois pas comment je pourrais aimer Ferdi Tayfur, Orhan Gencebay ou Ibrahim Tatlises, moi qui ai passé des heures entières devant les émissions de Marity et Gilbert Carpentier. J'aime aussi la variété française, Alain Souchon et Francis Cabrel pour ne citer qu'eux. J'aime aussi Charles Aznavour pour ses chansons.Mon goût pour les chiffres (j'ai une formation de mathématicien) m'a conduit à m'intéresser à l'économie de la Turquie, c'était pendant mes études secondaires. Ce fut le point de départ de mes recherches sur mon pays d'origine et la découverte des préjugés que les Français avaient envers les Turcs, de la haine des Arméniens pour les Turcs, de notre contentieux avec les Grecs, de notre division avec les Chypriotes. J'ai aussi découvert notre mal interne avec le PKK et notre comportement inacceptable envers les Kurdes, le pillage de notre pays par de nombreux politiciens et hommes d'affaires véreux. Ce constat amer m'a conduit à me demander pourquoi on ne nous aimait pas.
Nous sommes haïs pour notre passé et détestés pour notre présent. A nous de rétablir les vérités pour qu'on nous aime dans notre futur. Présenter la réalité et nous défendre des attaques qui nous visent, j'en profite pour saluer le travail admirable que réalisent les associations telles que Tête de Turc, sont des tâches que nous avons commencées et que nous devons poursuivre dans les prochaines années. Les années à venir vont être déterminantes pour notre communauté, nous devons chacun en fonction de nos possibilités et de nos disponibilités, apporter notre aide à toutes ces associations.La France est un pays que j'ai profondément aimé. C'est un pays qui m'a donné la possibilité et les moyens financiers de faire des études et qui s'est soucié de ma santé.
Mais depuis la connaissance de tous ces préjugés, de la progression inquiétante de l'extrême droite et de la haine des étrangers, cet amour a commencé à se tarir pour n'être plus "qu'une simple relation de voisinage".
La question de la double culture ne m'a plus quitté depuis que j'en ai eu conscience. Comment faire cohabiter notre culture d'origine et notre culture d'adoption ? C'est un problème que nous connaissons tous et que connaîtront aussi malheureusement nos enfants. Retourner en Turquie est une chose à laquelle je pense souvent, mais ne connaissant presque pas mon pays d'origine, je me demande si là-bas je serai capable de donner à mes enfants tout ce dont ils auront besoin et qu'ils pourront trouver ici. Je suis convaincu que nous les Turcs d'ici, nous idéalisons un peu trop notre pays. Mais quoiqu'il en soit, je suis persuadé qu'un jour viendra où il fera mieux vivre en Turquie qu'en France, pour moi ce n'est qu'une question de temps.Enfin je voudrais féliciter BleuBlancTurc qui parle si bien de nous. La description des Turcs de France est un régale de vérité. J'aurais tellement aimé que leur forum de discussions existe une dizaine d'années auparavant, à une période où je me sentais si seul. Mais comme dit le fameux dicton, il vaut mieux tard que jamais. Tous nos jeunes qui se sont posés et qui se posent encore des questions peuvent en profiter aujourd'hui et c'est bien là l'essentiel.
Pour finir, je ne peux passer sous silence une interrogation qui me poursuit continuellement, que serais-je devenu si j'étais resté là-bas en Turquie ?
A bientôt je l'espère sur le forum de discussions.
Tugrul
Le 10 février 2004
Messages déposés sur le forum:
J'étais petit et je ne savais rien...
J'ai joué comme les autres, j'ai joué avec les autres et je ne savais toujours rien...
Par moment j'étais différent des autres mais comment le faire savoir j'étais si petit...
J'ai grandi, j'ai appris comme les autres mais je ne savais pas plus...
J'ai accepté ma différence, j'ai voulu savoir...
J'ai travaillé, j'ai aimé mais je ne me doutais pas...
Enfin j'ai su, enfin je sais, depuis plus rien ne va...J'ai grandi dans un village loin des enfants turcs, loin de la Turquie.
J'étais comme les autres, je partageais leurs jeux, leurs envies de connaître, leurs bagarres.
Pour moi je n'étais pas différent, comment aurais-je pus savoir que je l'étais, j'étais si petit.
Et puis il y avait Noël, je recevais une tablette de chocolat et deux oranges comme tous les autres.
Et puis il y avait Noël et je ne savais comment expliquer que je n'avais rien reçu, j'étais si petit.
Et puis j'ai grandi et inventé des mensonges, je ne voulais pas être différents des autres.
Et puis je ne voulais plus qu'il y ait de Noël, j'avais mal.
Pour moi tous les Français étaient des amis, je les aimais et les détestais comme un Français peut aimer et détester.
J'ai grandi, je me suis retrouvé avec les meilleurs élèves, j'étais un exemple pour les autres. Je ne comprenais pas pourquoi.
Puis je l'ai su. Parce que j'étais Turc. Un Turc qui réussit, c'était rare. Il fallait en parler.
J'étais géné. J'étais donc si différent des autres et je ne le savais pas.
C'était il n'y a pas très longtemps, pourtant on croirait que non.
J'ai continué dans mes études pour diriger ma vie et ne pas être dirigé.
J'ai voulu apprendre sur mes origines, j'ai voulu connaître mon pays. Je ne savais pas qu'il était hai à ce point.
Aujourd'hui plus que jamais, je suis décu. Décu de ce qui se passe dans ce pays qui m'a tout donné. Décu de l'ambiance qui y règne.Alors avoir une double culture, ça n'a jamais été facile. Le c.. entre deux chaises, ce n'est pas comfortable.
Mais que faire d'autres. Je suis un étranger ici et là-bas dans mon pays d'origine, la Turquie.Aujourd'hui j'ai grandi, je suis marié, j'ai des enfants.
Aujourd'hui, c'était le dernier jour de classe de ma petite puce.
Aujourd'hui, elle recevait pour la première fois une tablette de chocolat et deux oranges.
Aujourd'hui, elle croit être comme les autres, sauf qu'elle ne comprend pas tout, sauf qu'elle ne sait rien.
Elle est si petite, comme lui faire comprendre qu'elle est différente.
Comment va-t-elle se comporter quand on lui demandera ce qu'elle aura reçu à Noël ?
L'histoire se repète avec d'autres acteurs, mais c'est toujours la même histoire.Oui, c'est facile de dire que la double culture est une double richesse, surtout quand on n'a pas d'enfant.
Il nous faut du courage chaque jour pour continuer, pour qu'ils ne souffrent pas comme moi.Selamlar
19.12.2003
Mon pays n'est pas que désert, mes plaines sont fertiles, mes forêts sont denses, mes prairies sont vastes, mes jardins sont remplis de saveurs et de couleurs.
Mes paysages sont d'une variété surprenante. Ma terre a souffert et continue à souffrir. Elle enfante dans la douleur d'extraordinaires vasques cotonneux, d'étranges cheminées de fée, de majestueuses montagnes aux sommets enneigés.
Mes fleuves et mes rivières sont nombreux, ils coulent en moi comme coule le sang dans tes veines. Sans eux je ne serais rien.
Le soleil remplit mon ciel et mon cœur, il réchauffe mon âme.Le couscous n'est pas ma cuisine. Le thé à la menthe n'est pas ma boisson.
Ma cuisine a le goût de ma terre, les odeurs de mon air, la douceur de ma lumière. Elle est riche et opulante.
Ma cuisine n'est pas que döner kebab, elle est beaucoup plus variée que tu ne le crois.
Ma cuisine, ce sont les merveilleux légumes et les fruits au goût de soleil.
Ma cuisine, ce sont les poissons en abondance, les troupeaux en liberté.
Ma cuisine, c'est la richesse des mélanges et le parfum des épices.
Ton yahourt n'est pas bulgare, tes vignes farcies ne sont pas grecques, ta pizza n'est pas italienne. Ton palais me connaît plus que tu ne me connais.J'ai invité des civilisations entières, je leur ai demandé d'inventer mon histoire, notre histoire. Elles ont construit tes maisons, labouré tes champs, fait cuire ton pain.
J'ai invité tous les opprimés, je leur ai dit, c'est votre maison, vous êtes tous mes frères et soeurs.
J'ai inventé l'hospitalité pour que ma maison soit la tienne, pour que mon repas soit le tien.
Je n'ai jamais repoussé ceux qui sont venus vers moi, je n'ai jamais chassé personne. Je n'ai jamais massacré pour mon plaisir.
J'avoue avoir versé mon sang pour défendre tous ces trésors, non pas pour moi, je ne suis pas égoiste, mais pour nous, pour toi et tes enfants.Mes pères ne portent pas tous la moustache, ils ne sont pas tous fainéants, ils travaillent dur.
Mes mères ne sont pas toutes voilées, elles ne sont pas enfermées chez elles, elles guident mon pays.
Mes fils sont bruns, blonds, roux, mes filles sont belles et intelligentes.
Tous ensembles, ils construisent mon avenir, ton avenir, celui de nos enfants.Ce pays est le mien, ce pays est la Turquie, ce pays je l'aime. Pardonnes moi de ne pas te l'avoir présenté plus tôt.
Tu m'as fait venir pour construire tes routes, tes maisons, pour nettoyer tes égouts.
Tu me détestes parce que tu me crois pauvre et parce que tu me crois faible. Tu ne vois en moi qu'une brute.
Je suis peut-être pauvre mais mon cœur est rempli de toutes les richesses dont je t'ai parlé.
Je ne t'en veux pas de ne pas m'aimer. Comment pourrais-tu m'aimer puisque tu ne me connais pas ?
Je suis venu vers toi, vers un pays dont je ne connaissais pas la langue, je n'ai pas su te dire tout cela auparavant.
Mais aujourd'hui les choses ont changé, mes enfants parlent ta langue. Ils ont soif de te faire découvrir toutes nos richesses.
Écoutes-les je t'en prie, ouvres ton esprit, ne crois pas ce que d'autres te racontent. Ne te laisses pas manipuler.
Qui sait, un jour peut-être, pourrai-je t'offrir mon repas et te servir de guide pour voyager à travers notre passé et notre futur communs.Et qu'aimes tu étranger ?
J'aime les nuages... les nuages qui passent... là-bas... les merveilleux nuages. (Charles Baudelaire)Selamlar
04.02.2004