La parité parentale est devenue cause
nationale en France. Mais dans le contexte de l'immigration, l'attribution au père de la
garde des enfants renvoie parfois les femmes au Moyen Age. Dans deux articles parus
récemment (1), deux responsables associatives tirent la sonnette d'alarme: de nombreux
jugements de divorce prononcés en France confient les enfants turcs à leur père, au
motif que la mère n'est pas «suffisamment intégrée dans la société française»,
«ne parle pas le français, ne travaille pas et ne dispose pas d'attaches familiales
en France». Ce qu'ignorent sans doute les magistrats français, c'est que ces enfants
ont toutes les chances de ne plus voir leur mère. Et guère plus leur père. «Dans la
très grande majorité des cas, le père confie ses enfants à ses propres parents»,
explique Pinar Hüküm, de l'association Elele (2). Pour Gaye Petek-Salom, directrice
d'Elele, «les magistrats se trompent» en fondant leur décision sur «l'environnement
familial stabilisant du père»: «Ils privent la mère de tous droits, y compris
des droits légaux de visite et d'hébergement, car la belle-famille réagira avec la plus
mauvaise volonté et élèvera les enfants dans la haine de leur mère.»
Paradoxe. Ces femmes se retrouvent ainsi
doublement pénalisées: «importées» en France dans le cadre de mariages arrangés,
mises sous entière tutelle de la belle-mère, elles se voient retirer leurs enfants au
nom de règles juridiques plaçant «l'intérêt» de l'enfant au-dessus de toute
autre considération. L'intervention de la justice française aboutit alors à ce
paradoxe: dans leur pays, ces femmes se seraient vu confier les enfants car, contrairement
aux pays du Maghreb, la Turquie reconnaît l'égalité des père et mère et le code civil
donne la priorité à cette dernière pour l'attribution de la garde.
La multiplication des contentieux par les ressortissants du Maghreb a fini par
sensibiliser les magistrats français aux situations des Algériennes et des Marocaines.
Mais, comme l'immense majorité des Français, ils ignorent tout du contexte culturel de
l'immigration turque, jeune d'à peine 25 ans dans notre pays. Depuis les années 90, les
nouveaux arrivants sont essentiellement des brus et des gendres dont on a arrangé le
mariage avec un(e) résidant(e) français(e) de la deuxième génération. 95 % des jeunes
d'origine turque de France (94 % des garçons, 98 % des filles) épousent des Turcs ou
Turques de Turquie, un taux qui bat de très loin tous les records d'endogamie (3). «Cette
situation n'est pas due à un choix personnel des jeunes mais résulte d'une stratégie
planifiée des familles qui veulent se prémunir de l'acculturation et de la trahison
ultime: ne plus être considérés comme turcs», explique Gaye Petek-Salom. Alors
qu'au pays les unions arrangées sont en perte de vitesse, l'immigration a intensifié ce
processus.
Concubine. Les garçons se rangent «pour l'heure»
à la décision de leur famille. «Il est vrai que, pour eux, le mariage ne vient pas
remettre en cause certaines libertés. Ainsi des jeunes garçons issus de l'immigration
pourront continuer à cultiver des liaisons extraconjugales, et leur épouse sera prise en
charge par leur propre mère», poursuit Gaye Petek-Salom. Les brus viennent presque
toujours vivre dans la famille de leur mari. «La femme turque jouit d'un statut
privilégié lorsqu'elle est belle-mère, elle prend en charge l'éducation et la
surveillance de sa belle-fille», et se fait servir par cette dernière. Celle-ci ne
peut espérer s'installer avec son mari que lorsque le frère cadet ramène une autre bru.
Les brus déjà émancipées en Turquie vivent très mal ces situations où elles doivent
parfois supporter que leur mari entretienne une concubine et d'autres enfants: «Leurs
revendications sont généralement cause de violences à leur égard. Il arrive que des
jeunes femmes fuient leur belle-famille et demandent à rentrer en Turquie où elles
pourront bénéficier du soutien de leur propre famille.»
La situation des gendres importés n'est guère plus confortable. Il ne s'agit plus de
jeunes paysans sans formation ni métier. «Conscientes de la détermination des
filles, les familles leur choisissent des maris de bon niveau d'éducation», raconte
Gaye Petek-Salom. Le gendre ne viendra pas habiter avec sa belle-famille, contrairement à
la bru. Si certains d'entre eux obtiennent de leur femme qu'elle adopte un comportement «réservé»
et conforme aux exigences de la religion, d'autres au contraire tombent de haut: «Ils
viennent en France avec l'illusion d'atteindre une modernité et une promotion sociale et
découvrent que leur femme est dépendante de sa famille pour tous ses actes: le
beau-père lui impose sans condition de travailler à ses côtés dans l'entreprise
familiale, la belle-mère organise la vie du jeune couple.» Selon Gaye Petek-Salom,
c'est là que l'on rencontre les situations les plus difficiles: des gendres à bout de
résistance, travaillant dans des professions de bas niveau alors qu'ils ont été formés
en Turquie. «Ces gendres expriment leur souffrance par la violence à l'égard de leur
épouse.»
Contentieux. D'autres se retrouvent au contraire mariés
à de jeunes «rebelles» de la seconde génération qui ont accepté l'union sous
la contrainte et qui, au bout d'une année de vie commune, lorsqu'il s'agit de renouveler
le premier titre de séjour temporaire, dénonceront aux autorités un mariage «blanc»
ou «sous contrainte». Ces jeunes femmes réussissent à imposer à leur famille
le divorce, «moins offensant pour l'honneur des parents puisqu'elles se sont mariées
vierges, et avec un Turc». Les boucs émissaires de ces conflits de génération sont
les gendres: «Ils n'ont plus d'autre solution que le retour en Turquie, situation
particulièrement infamante qui conduit certains à des actes désespérés.» Même
si le volume du contentieux familial turc reste mineur au regard de celui des immigrés
maghrébins, il est en constante augmentation (4). «Souvent les jeunes femmes
préfèrent saisir le juge turc car elles pensent que le juge français ne les comprendra
pas», note Pinar Hüküm. L'enjeu, crucial, est aujourd'hui de «sensibiliser le
juge français et de mettre en place des médiations culturelles». Pour éviter, au
moins, que la justice française n'ajoute une violence à l'injustice.
(1) Hommes et Migrations, juillet-août 2001.
(2) Elele, migrations et culture de Turquie, 20, rue de la Pierre-Levée, 75011 Paris.
(3) Michèle Tribalat, Faire France, La Découverte.
(4) Jacqueline Flauss-Diem, Les populations originaires de Turquie, la religion et le
droit de la famille, CNRS, 1999.